La créativité

Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Lichtlé
London Translation Services

Les trois principaux éléments qui définissent la réalité sont la créativité, le changement et la réciprocité. Et si le premier de ces éléments est le plus apprécié, il n’en reste pas moins intrinsèque au processus de changement et étroitement lié aux effets interactifs de l’influence. Facettes d’un même diamant dans un certain sens, concurrent les uns des autres, ils expriment une vérité selon laquelle la réalité ne se mesure pas par rapport à l’économie du marché, mais par des aspects qui relèvent d’un autre domaine. Accepter la créativité comme un élément vital, c’est accéder à une forme de compréhension efficiente et globale. Les témoignages de créativité sont partout. Elle revendique notre attention au cas où nous soyons tentés de nous contenter d’explications de peu de valeur. 

La créativité se prête volontiers à tous ceux qui souhaitent faire une différence. Elle s’exprime de maintes façons, du plaisir de l’enfant absorbé par ses gribouillages, aux réflexions approfondies du scientifique et de tous ceux dont la fin justifie un travail de recherche plus poussé. Chez certains, la passion brûle comme une fournaise. La plupart d’entre nous la ressent un peu moins. Mais dans tous les cas, elle part du même besoin de créer l’inédit, voire parfois l’inattendu. 

Les témoignages du passage des générations précédentes, des empreintes chamaniques gravées sur les roches tribales aux magnifiques jardins aménagés au cours des siècles, sont empreints de créativité. Quelle que soit l’identité du créateur ou l’origine de son inspiration, l’essentiel est qu’une décision ait été prise et mise en œuvre. Elle a toujours joué un rôle central dans la définition de l’agentivité et des croyances. Elle nous donne en permanence la preuve irréfutable de notre perception et de ses nombreuses formes... simple, complexe. L’impulsion créative libère ce que nous portons en nous. Elle nous pousse vers le meilleur moyen d’y faire honneur. 

Si l’enfant prend plaisir dans l’expression de ses efforts créatifs, c’est en partie parce qu’ils lui fournissent un lien, aussi symbolique soit-il, avec le monde qui l’entoure. L’adulte les interprètera peut-être comme des essais hésitants, mais ils fixent un important réseau d’éléments de compréhension plein de sens, générateurs de plaisir. Certes, ils peuvent être écartés. Ils sont faciles à dessiner et n’ont que peu de mérite artistique. Mais ils n’en créent pas moins un lien avec la réalité que le temps ne fera qu’approfondir. 

La créativité se prête volontiers à tous ceux qui souhaitent faire une différence.

Certains vivent l’effort créatif comme une tâche solitaire, dans laquelle patience et stoïcisme se font concurrence dans leur application. Pour d’autres, la créativité dépend du dévouement de nombreux acteurs pour parvenir à un résultat satisfaisant. Quoi qu’il en soit chez les uns comme chez les autres, un schéma similaire de réflexion et de soin émerge pour s’associer au souci du détail et au plaisir de l’œuvre accomplie. 

Mais pourquoi accorder tellement d’attention à la créativité, alors que tant d’autres choses en réclament autant ? La réponse est simple. Elle fournit le lien entre les époques, des peintures rupestres à la musique classique, des lignes du désert de Nazca aux disques d’or projetés à travers la galaxie à bord d’une sonde Voyager, pour créer un lien reconnaissable avec le passé et nous mener dans un futur inconnu dont l’appel ne cessera jamais de retentir. Dans ses efforts pour résoudre le mystère de l’existence, elle nous fournit d’immenses réserves de matière à réflexion. 

Étouffer la créativité porte un coup majeur à l’esprit, vérité qu’ignorent pourtant souvent les dirigeants chargés de gouverner la société dans leur volonté d’imposer une uniformité sans contours de pensée et d’expression, guindée par l’ignorance. Ils n’en sont pas conscients, mais la créativité ne déplie véritablement ses ailes pour prendre son envol que dans la liberté d’expression sans entrave. Ils n’hésiteraient pas à les couper tant ils craignent sa menace. Quelle que soit la portée de son appel pour se faire entendre, elle n’accepte aucun compromis dans sa lutte pour l’expression. Espérons qu’avec le temps, ceux qui la craignent le plus apprendront à la percevoir autrement et à en apprécier le potentiel. L’histoire de la science et de l’art foisonne d’exemples qui illustrent la manière dont la nouveauté naît souvent dans des conditions difficiles.

Peut-on enseigner la créativité ? Peut-on la diviser en plusieurs parties à partager avec les non-initiés, avec tous ceux qui veulent améliorer leurs compétences ? Les livres, écoles, formations et ateliers suggèrent le fort potentiel des efforts pour tracer de nouvelles voies. La volonté de perfectionner cette aptitude de ceux qui envisageraient de se lancer dans de telles activités doit être concrète, faute de quoi la difficulté des premiers efforts et les difficultés à surmonter suffiront sans doute à les en dissuader. Tout le monde n’est pas prêt à relever le défi. Le timing et l’opportunité sont déterminants. 

Dans ses efforts pour résoudre le mystère de l’existence, la créativité nous fournit d’immenses réserves de matière à réflexion

Être créatif, c’est plonger volontairement au plus profond de son identité et bannir l’approximation. Un résultat laid qui ne se reconnaît que dans ce qui a peu de valeur nous invite à méditer sur l’origine de sa création. Un résultat qui paraît convaincant nous confirme que nous sommes entre de bonnes mains, que notre vision peut s’exprimer librement et avec enthousiasme. Le vide tapageur du marché est saturé de tromperies. La vraie créativité suit un tout autre parcours. Celui d’une vision personnelle qui nous élève et ne nous demande que d’en accepter la réalité avec gratitude. 

La créativité ne vient pas de nulle part. Un de ses paradoxes est sa capacité de prospérer dans la destruction. L’artiste décide souvent d’effacer une vieille toile pour revenir à zéro, telle la forêt décimée par l’incendie et recouverte de débris calcinés qui favorisent la croissance de jeunes pousses. Le chêne abattu nourrit la terre de nouvelles plantules. Le système stellaire s’effondre pour diffuser son énergie dans le champ galactique. L’un donne naissance à l’autre, parfois en mieux, parfois en pire, mais souvent avec un coup de pouce. Un rythme alterne toujours entre la mort et le renouveau, tant la créativité illustre itérativement son activité du vaste au minuscule. Tout évolue. Le changement est une réalité permanente.

L’une des manières étonnantes par laquelle la créativité s’impose intervient quand nos impulsions créatives sont au plus bas, absorbées par notre élan et notre ambition. Les réserves étant réellement vides, nous cherchons frénétiquement d’autres activités pour combler un vide tout ce qu’il y a de plus réel. Ce vide peut se produire à l’occasion de la « crise existentielle du milieu de vie » ou encore à l’approche de la retraite, quand se manifeste la volonté de continuer à exploiter des compétences acquises au prix de tant d’efforts. Elle surgit souvent de nulle part, pour nous inciter à jeter aux vents la prudence et entreprendre quelque chose d’entièrement nouveau... voire d’intimidant, mais de singulier et de stimulant. Ces signes ont toujours existé, certes, mais à l’état latent et non exprimé...chez le négociant qui s’adonne au jardinage, l’infirmière qui se lance dans la sculpture ou l’actrice qui devient toiletteuse d’animaux. 

La créativité diminue-t-elle au fil des années ? Apparemment non. Une fois l’étincelle allumée, le feu résiste à nos tentatives pour l’étouffer. Mais pourquoi voudrions-nous l’éteindre ? Elle nous porte plus que toute autre chose, nous sert de refuge en période de stress et de chagrin. Même si l’âge et la fatigue peuvent en émousser l’expression, les exemples d’artistes aux prises avec l’infirmité et qui ont pu faire don de leur talent aux générations ultérieures ne manquent pas. Voir comment la broderie triomphe des doigts arthritiques, admirer le travail du vieil horloger qui continue de façonner des montres élégantes, c’est réaliser la manière dont la créativité née de nombreuses années d’expérience peut inspirer nos propres efforts. 

La raison pour laquelle certains peuvent avoir tendance à se croire dépourvus de créativité tient peut-être, en partie, à l’aspect concurrentiel imposé par le marché à ceux dont les premières tentatives d’expression sont accueillies avec scepticisme. La société a tout intérêt à établir une multitude de hiérarchies, où le contrôle et la récompense sont jugés indispensables pour garantir le respect des standards établis. Peu d’activités échappent à sa capacité de transformer un divertissement innocent en une arène de plus où les prix, la richesse et la gloire reviennent à une minorité. Il fut un temps où, affranchies de la tension de la concurrence, un tas de choses favorisait l’épanouissement sans entrave d’une créativité libre des préoccupations de conformité. Mais cette époque est révolue. Tout comme le plaisir insouciant qui en colorait l’expression. En effet la créativité n’a nul besoin du regard du juge ni de l’attrait de la richesse, mais de la liberté de se lancer dans des entreprises où le refus du banal peut s’exprimer et trouver sa mesure propre. L’esprit créatif ne doit pas se taire. Il doit s’élancer vers son orbite potentielle en gagnant, à chaque impulsion, la confiance nécessaire pour s’affirmer et partager sa réalité. 

Être créatif, c est plonger volontairement au plus profond de son identité et bannir l approximation

Dans un monde où les vérités de la créativité sont trop souvent étouffées et privées de leur souhait d’être entendues, écouter le non-dit et en évaluer la valeur d’un regard neuf est une véritable nécessité. Jusqu’où faudra-t-il lutter pour que la créativité puisse enfin établir son indépendance ? Force est de constater que dans de nombreux pays du monde, trop d’individus luttent pour la survie de leur créativité face à des forces de l’ordre intimidantes. Dans de tels affrontements apparemment inégaux la créativité finira par s’imposer, après une progression terriblement lente peut-être et non sans avoir perdu quelques plumes en cours de route. Devrait-on en attendre moins, sachant ce que nous savons de la tendance conservatrice qui sous-tend la plupart de nos sociétés ? L’essentiel est de rester conscient de sa présence, si embryonnaire soit-elle et de l’accompagner de toute la compréhension dont nous disposons. 

Ayant identifié certains éléments liés à la créativité, n’hésitons pas à dire que son élan imparable continue de stimuler notre vie et de nous confronter à des défis pour le moins difficiles à relever. Ces paradigmes se succèdent, les uns après les autres. Elle nous laisse souvent peu le temps de souffler pour gérer la rapidité du changement, encore moins de répit et ivres à la pensée de ce qu’elle nous promet en abondance pour la suite. Peut-on l’arrêter ? Peut-on en mesurer la vitesse et la ralentir pour l’adapter à nos besoins ? Apparemment non. Nous sommes invités à l’accepter comme une force unique qui ne vise pas notre confort, mais l’extrême limite de notre consentement. Mais l’accepter, c’est se donner le moyen d’accéder à une compréhension plus profonde de la manière dont la créativité et la réalité sont attelées comme deux chevaux de trait, parfaitement capables de nous plier à leur volonté. 

Accepter la créativité est un acte de courage, qui nous projette dans l’univers de l’apparemment impossible. Une fois à bord, elle laisse peu de répit tant elle mobilise nos passions avec un empressement inattendu. Elle nous arrache de notre existence comateuse et de la menace imminente d’une stagnation latente. Mais ce n’est pas tout ! Loin de là ! La créativité demande d’être attentif, sensible et ouvert à ce que nous portons en nous. Être créatif, c’est être vivant et prêt pour la journée. Comme le ressort-moteur caché d’une montre, elle entraîne tout ce qui a du sens. Elle nous pousse vers de nouvelles frontières, de nouveaux horizons précédemment jugés inaccessibles. 

© 2025 Nick Halpin