La Perception Généreuse

Traduit de l’anglais par Théodora Fenaux

On dit souvent que la vie commence à quarante ans, et pourtant la majeure partie de notre culture définit l’âge d’or comme celui de la jeunesse, une période suivie par le déclin apparemment inexorable et malvenu de tout ce qu’il y a de plus précieux. Mais ce stéréotype, adopté autant par les besoins du marché que par une nostalgie généralisée pour la passion et la curiosité de l’adolescence, néglige une vérité fondamentale : à savoir que la naissance de l’âge adulte peut être une occasion à célébrer, car notre expérience et notre engagement s’unissent afin que nous nous impliquions plus énergiquement dans nos vies, et que nous nous trouvions des manières nouvelles et stimulantes de nous accomplir.

L’âge adulte annonce un changement de point de vue potentiel, que l’on pourrait appeler « la perception généreuse ». Elle se caractérise par un sincère intérêt pour l’autre, la société et l’environnement. La soi-disant « crise de la quarantaine » pourrait, paradoxalement, être un signal d’alarme annonçant cette conscience de soi. En effet, certains suggèrent que l’élément qui caractérise la seconde partie de la vie est qu’elle implique souvent un sens plus accru de notre mortalité et qu’elle encourage une générosité d’esprit, de manière à ce que l’autre passe avant soi et que la notion d’aide acquière une importance capitale.

Une personne équilibrée est décrite comme quelqu’un qui a enfin compris et accepté qu’il existe une part d’ombre en chacun (les traits de caractère les moins attrayants dont nous sommes constitués), dont il faut prendre la responsabilité. Alors que nous devenons plus tolérants vis-à-vis de nous-mêmes, les jugements laissent place à une plus grande conscience de nous-mêmes et un désir de créer des liens avec les autres. La perception généreuse pourrait également s’appeler la conscience de soi à l’œuvre.

Au cœur de la perception généreuse réside un point de vue plus complet sur la vie, dans lequel on a mis un terme au moi et à ses besoins, tandis que l’individu saisit l’opportunité de faire ce qu’il ou elle peut pour les autres, que ce soit dans le cercle familial et amical ou par intérêt pour les problèmes de société au sens large. Même si la générosité peut apparaître à chaque période de la vie, les pressions exercées sur l’enfant et l’adolescent sont telles que d’autres facteurs deviennent généralement la préoccupation majeure : l’enfant est appelé à savourer les joies de la perception innocente, par laquelle un lien immédiat, libre de toute réflexion critique, peut être créé avec le monde. Plus tard, à l’adolescence, on assiste à la palpitante naissance de la perception passionnelle, dans laquelle l’union de la créativité et de l’implication énergique produit de formidables effets. Alors que de nombreuses personnes choisissent de prolonger l’état de perception passionnelle, car ses joies et ses défis créent une forte dépendance, pour ceux qui sont prêts à passer à davantage d’implication avec la réalité, le potentiel de la perception généreuse apporte avec lui une nouvelle compréhension de la vie, dans laquelle une plus profonde conscience de soi et la responsabilité avancent main dans la main.

De ces trois états de perception, chacun étant le plus développé à sa période respective, la perception généreuse est l’élément phare. Les deux premiers, la perception innocente et la perception passionnelle, sont préparatoires et sont instinctivement ressenties comme faisant partie de l’expérience de grandir. À l’inverse, la perception généreuse requiert une volonté délibérée d’abandonner notre aire de confort et de tenir compte des besoins des autres. Les trois états de perception sont accessibles tout au long de la vie. En effet, l’une de nos responsabilités quand nous grandissons et arrivons à l’âge adulte est de ne perdre de vue ni notre innocence, ni notre passion, et de nous impliquer, contribuer et aider les autres à ce moment-là. On pourrait dire que l’un des triomphes d’une société civilisée repose sur sa capacité pour la perception généreuse, sa détermination à s’occuper des plus âgés, des plus jeunes, des sans-abri et des malportants. À l’inverse, si l’on regarde du côté des dictatures les plus récentes, on s’aperçoit qu’il se passe exactement le contraire, et que chaque vulnérabilité est implacablement écrasée par ceux qui n’accordent d’importance qu’à leur force et à la volonté tyrannique sans entraves.

La récompense de la perception généreuse est une relation plus profonde avec le monde, dans laquelle l’innovation, l’aventure et l’inattendu avancent main dans la main.

La perception généreuse nous demande d’abandonner le périmètre confortable de nos certitudes, typique de l’optimisme de la jeunesse, et de nous confronter à des expériences dont les exigences seront sans doute imprévisibles. Le concept d’« étirement relationnel » peut nous donner une idée d’en quoi cela consiste : nous construisons tous une réalité émotionnelle unique pour négocier les défis de la vie. Instinctivement, nous créons une zone de sécurité émotionnelle où nos croyances et attitudes sont protégées et demeurent intactes, et où l’intimité tend à être étroitement réglementée. Nous connaissons des engouements passagers, pour lesquels nous faisons fi de toute prudence, mais de manière générale notre abandon est muselé, contrôlé et anticipé. Notre zone de confort nous lie à ce qui est sûr et prévisible. L’« étirement relationnel » permet de mesurer jusqu’à quel point nous défions les frontières de cette zone de confort, quittons délibérément le rythme monotone de nos vies et nous livrons à de nouveaux sentiments, de nouveaux comportements et de nouvelles activités. Il se reflète dans la nouveauté de nos expériences. Tandis que nous abandonnons nos postures défensives, nous approfondissons notre perception de la réalité et notre compréhension des changements dans le monde ; nous accueillons d’anciennes relations avec un plus grand intérêt et de nouvelles avec une plus grande ouverture. La récompense de la perception généreuse est une relation plus profonde avec le monde, dans laquelle l’innovation, l’aventure et l’inattendu avancent main dans la main.

La perception généreuse nous invite à explorer de nouveaux aspects de la réalité avec altruisme et intégrité ; quand il s’agit de partager nos ressources, notre utilisation du temps est un bon indicateur de nos intentions. La manière dont nous donnons de notre temps est une mesure simple et élémentaire d’une chose relativement impalpable et complexe, mais elle nous donne une idée de ce à quoi ressemble la perception généreuse en pratique. Même avec des enfants, on peut suivre combien ils partagent de leurs temps et ressources avec les autres… Premiers pas vers la maturité. Donner aux autres a davantage de valeur quand nous sommes nous-mêmes « à court de temps » : des grands-parents qui consacrent des jours entiers à s’occuper de leurs petits-enfants alors que le temps leur est de plus en plus précieux, l’artiste qui a perfectionné sa technique pendant des années de pratique et aide les autres à développer leurs talents, le sportif qui entraîne des jeunes le week-end pour leur transmettre la maîtrise qu’il a acquise depuis longtemps, les incalculables heures que les bénévoles passent à veiller aux besoins des autres, les chefs d’entreprise qui renoncent à leur temps libre pour inspirer les plus jeunes, et ainsi de suite. Les exemples sont légion, mais implicite reste la notion que c’est uniquement en donnant de notre ressource la plus précieuse, à savoir le temps, que nous pouvons réellement faire l’expérience de la chance qui nous a nous-mêmes été donnée.

La perception généreuse contient la promesse d’une grande intimité. C’est à la fois la clé et le portail des relations réussies, le Graal de nos aspirations d’adolescents, car nous pouvons nous lier aux autres de manière tendre et innocente, nous pouvons être réellement nous-mêmes, et les plus agaçantes des inhibitions émotionnelles peuvent enfin être enterrées. À l’inverse, les jeunes gens, qui sont esclaves des passions aiguës de leur âge, doivent s’adapter à un tas d’activités concurrentes tandis qu’ils cherchent à prendre pied dans la vie.

La véritable intimité est alimentée par un cœur chevronné, un cœur nourri par la générosité, la patience, la sensibilité.

L’intimité est souvent confondue avec les jouissances de l’activité sexuelle. Pour la plupart d’entre nous, quand nous sommes jeunes, ce plaisir est à la fois formidable et suffisant. Mais bien que notre solitude puisse souvent être apaisée par la passion physique, la promesse de l’intimité peut encore nous échapper. La véritable intimité est alimentée par un cœur chevronné, un cœur nourri par la générosité, la patience, la sensibilité. En réalité, si les jeunes gens se rendaient compte que l’abandon de l’âge adulte contient la promesse d’une plus grande intimité, ils seraient peut-être plus enthousiastes à l’idée de vieillir ; et par conséquent le fossé générationnel en serait peut-être réduit !

La perception généreuse, comme la perception innocente et la perception passionnelle, est variée, ouverte au changement et à l’élan créatif. Pourtant, contrairement à ces états qui naissent pendant l’enfance et l’adolescence, elle offre une définition plus mûre de notre humanité où l’importance de l’éthique est primordiale. Elle met l’accent sur des valeurs telles que la patience, l’humilité, la bonté, des atouts souvent négligés dans la bousculade de la vie moderne, et elle glorifie ces occasions où nous campons sur nos positions quand il s’agit de prendre des décisions difficiles. La perception généreuse nous force à écouter nos émotions et à prendre la responsabilité de ce que nous entendons. Par conséquent, nous ne sommes pas motivés uniquement par les besoins jugés importants dans notre société mais par le pouvoir de choisir que nous trouvons en nous.

La perception généreuse se méfie de tout ce qui cherche à dominer les autres, que ce soit une place à la meilleure table ou dans un panier déjà débordant ; car l’impitoyable ambition et la cupidité excessive sont des objectifs seulement dignes des opportunistes qui doivent encore trouver leurs marques, et dont les valeurs sont souvent déterminées par l’opinion populaire changeante. Bien qu’elle demeure notre droit inaliénable et notre responsabilité, la perception généreuse peut être absente chez ceux qui fuient la profondeur de leurs émotions au profit du gain de courte durée. En effet, si la perception généreuse est négligée pendant trop longtemps il y a un risque qu’elle développe sa propre pathologie de cupidité et d’angoisse, et que l’endémique absence d’attachement responsable des désirs insatiables prenne le pas sur le bon sens et le vrai besoin.

L’impression créée par ceux pour qui la perception généreuse est importante est qu’ils agissent après réflexion plutôt que sur un coup de tête, qu’ils sont guidés par l’éthique plutôt que l’opportunisme, et que la fin ne justifie jamais les moyens. Fondamentalement la perception généreuse est une question d’abandon et de contribution. Elle se trouve dans tout cadeau qui vient du cœur, dans toute initiative qui place l’autre avant soi-même, dans tout mot qui apporte du réconfort et de la joie, et dans tous ces moments où la vérité et la sagesse se disputent l’attention. Instinctivement, nous trouvons un écho dans le cœur généreux, où qu’il soit, et ainsi nous reconnaissons le véritable visage de l’humanité.

 

© 2009 Nick Halpin
Revised 2015