La Perception Passionnelle

Traduit de l’anglais par Théodora Fenaux

De la même façon que tout développement implique plusieurs changements (physiques, cognitifs, affectifs) identifiés avec précision par les psychologues, les médecins, etc. l’évolution personnelle peut être décrite en fonction de notre relation changeante avec la réalité. En effet, la vie doit être vue en termes de l’activité perceptive. C’est la manière dont nous percevons qui détermine nos réactions, nos réflexions, nos assimilations, nos comportements. L’acte de perception initiale est affectif plutôt que cognitif. Nous créons un lien avec la réalité principalement à travers nos émotions. Nous créons également un lien avec une réalité partagée qui repose sur notre compréhension intellectuelle de ce qu’est la vie. Quand une personne dit « Je t’aime », il ou elle exprime une réalité émotionnelle profondément ressentie qui transcende toute considération rationnelle. Quand une personne vous dit que les Français roulent à droite, nous parlons toujours d’une réalité mais elle demeure extrinsèque et relativement sans conséquence sur notre vie personnelle – à moins d’habiter en France ! Les deux réalités sont importantes, et si l’on ne veut pas perdre la raison, il est indispensable de créer un bon équilibre entre les deux. Ignorer l’une d’elle aux dépens de l’autre, c’est vivre dans une bulle fragile qui tôt ou tard finira par éclater.

Quant à la perception passionnelle, elle est présente dans la manière dynamique que nous avons de créer des liens affectifs avec le monde qui nous entoure.

On peut diviser la perception émotionnelle en trois états : innocente, passionnelle et généreuse. Les trois états sont comme trois facettes d’un diamant, chacune reflétant un aspect différent de la réalité. La perception innocente est relativement passive et repose sur l’abandon et l’attachement. Avec la perception généreuse, il est question d’abandon, d’intimité et de contribution. Quant à la perception passionnelle, elle est présente dans la manière dynamique que nous avons de créer des liens affectifs avec le monde qui nous entoure. Elle s’exprime dans tout ce qui nous attire, tout ce que nous faisons avec détermination et engagement, que ce soient les relations avec les autres, nos centres d’intérêts, ou notre travail. Être passionnel, c’est se plonger entièrement en quelqu’un ou quelque chose. La caractéristique principale de la perception passionnelle est sa créativité. Elle s’exprime dans la détermination active, transformative et inventive que nous apportons aux relations et aux projets. Plutôt que la réflexion, elle est encouragée par le besoin de faire la différence. Mais surtout, sa présence soutient nos ambitions et la réalisation de nos rêves.

Quand nous nous éloignons des bas-fonds de l’enfance, que les forts courants de l’adolescence nous emportent et que nous commençons à dessiner les objectifs et aspirations qui nous permettront d’avancer dans notre vie d’adulte, la perception passionnelle est présente partout. Pour commencer, elle permet de définir la nature créative de nos vies, ce qui nous donne la confiance nécessaire pour aller au-delà de nos premières pensées et de nous libérer de l’épuisante familiarité. Elle se préoccupe peu du confort et des conventions sociales. Elle célèbre notre soif d’aventure, notre envie de nous comporter déraisonnablement et de risquer ce que nous avons de plus cher, même s’il s’agit de notre vie. Malgré nos doutes et nos réserves, elle nous encourage souvent à faire fi de toute prudence. Elle nous surprend quand nous nous découvrons des ressources auparavant inconnues et inexploitées. Elle galvanise notre confiance en nous quand nous nous rendons compte que ce qui semblait être auparavant le bout de l’arc-en-ciel est maintenant un rêve sur le point de se réaliser.

Même si la perception passionnelle et son aboutissement créatif affirmé nous sont accessibles à tout âge, c’est véritablement à l’adolescence qu’ils naissent. Alors que nous nous efforçons de fonder notre identité sur les relations, les centres d’intérêts et les aspirations à long terme que nous esquissons à ce moment de notre vie, la perception passionnelle forge notre perception émotionnelle du monde. Sa présence est visible dans les engagements naissants qui commencent à prendre forme quand nous explorons le mystère des amitiés proches hors du cercle familial ; et elle nous rend davantage conscients des ressources et capacités dont nous n’avions idée ni du potentiel ni de l’existence. Dans l’enthousiasme de la perception passionnelle nous avons bien des choses à célébrer, car elle nous permet de faire l’expérience de qui nous sommes réellement, en nous invitant à une exploration risquée de comportements peu familiers, en élargissant les contours de notre imagination jusqu’aux recoins les plus sombres de notre culture et en touchant également du doigt ces rares et sublimes moments où la terre et le ciel semblent ne faire qu’un.

La perception passionnelle est la pièce maîtresse, connectée à toutes les autres, et dont l’énergie crée du mouvement et de l’enthousiasme dans nos vies.

À chaque fois qu’un projet nécessite que nous y mettions tout notre cœur, quel que soit l’âge que nous ayons, l’état de nos vies ou les limites qui déterminent notre perspective, la perception passionnelle s’installe. Et tandis que nous nous abandonnons à son contrôle nous découvrons avec surprise qu’elle a la capacité de détruire la fatigue ; elle fait aussi du sommeil son assistant, car c’est à ce moment-là que nous récoltons l’inspiration que nous utilisons pendant la journée. Elle nous encourage plus que tout autre chose. La perception passionnelle est la pièce maîtresse, connectée à toutes les autres, et dont l’énergie crée du mouvement et de l’enthousiasme dans nos vies. Elle guide notre imagination et nos talents innés et elle développe notre créativité. Elle ne se préoccupe pas des notions de récompense, place dans la société et pouvoir.

Même si la perception passionnelle pourrait être assimilée à un cheval en liberté, grâce à sa soif débridée de nouveauté, il serait injuste de ne voir que la beauté rudimentaire et curieuse de sa quête d’aventure. Certes, sous son impulsion, la navigatrice en solitaire se fraye un chemin dans l’océan Antarctique, et la perception passionnelle se réjouit du défi physique qui consiste à escalader le flanc de la falaise, mais on la trouve également dans la dextérité de la talentueuse couturière, le rythme régulier du burin du tailleur de pierre, et la patience avec laquelle les scientifiques collaborent à un projet. C’est là que les joies de la découverte, de la créativité et de la transformation ne font plus qu’une et brûlent de curiosité et de volonté.

Il est commun de décrire l’adolescence comme une période de trouble, de comportements imprévisibles, d’humeur maussade et d’attitudes lunatiques, car la jeune personne avance à tâtons sur le chemin escarpé qui mène de l’enfance à l’âge adulte. Pourtant, sous ces apparences se cache une grande envie de créer des liens d’amitié. Pour la première fois, alors que nous trébuchons et cherchons maladroitement une relation amoureuse, nous découvrons qu’il existe des dons émotionnels difficiles à apprendre et dont la maîtrise peut prendre des années, mais c’est à la perception passionnelle que nous devons toute pratique et persévérance. Alors que nous nous éloignons de l’ensemble des relations familiales prévisibles et protégées pour en chercher d’autres qui nourriront l’identité que nous sommes en train de construire, nous sommes profondément vulnérables à toute chose, ou personne, qui pourrait rassasier notre solitude. C’est grâce à la fascinante et irrationnelle emprise de la perception passionnelle que nous apprenons les premières leçons du cœur : comment aimer et s’abandonner. En effet, la perception passionnelle est en partie un grain de folie qui nous enivre. À court terme c’est cet élément qui amorce et nourrit de nombreuses relations, car il nous inspire de l’ardeur, de l’énergie et un certain idéalisme qui procurent de la joie et de l’enthousiasme à toutes les amitiés, même les plus inattendues. Pourtant, sans l’aide supplémentaire de la perception généreuse, et ses vertus de patience, tolérance et gentillesse, même les élans les plus porteurs finiront par se perdre.

Quand peu d’importance est donnée à l’attachement, l’accent sur l’émotion et l’abandon est vite remplacé par des attitudes d’exploitation ou d’autopromotion. Quand elles gagnent en puissance, et que l’appât du gain prend la place de l’intégrité, notre capacité à utiliser la perception passionnelle est gravement touchée et cesse de grandir. La créativité et l’idéalisme, qui soutiennent le développement de la perception passionnelle, sont compromis et ne produisent plus que des résultats qui sont peut-être impressionnants mais manquent également de justification ou de mérite éthique. Quand on se détache de ses émotions, on se détache de toute responsabilité personnelle, ce qui risque d’encourager les comportements pathologiques et asociaux. Les centres d’intérêts devenus des addictions, les activités obsessionnelles, ou même la paranoïa, une vision de la vie comme n’étant qu’une compétition et le besoin de tout contrôler, ne sont que quelques-uns des signes qui remontent à la surface quand nous nous éloignons du fondement de nos émotions et de notre attachement. Car si nous vivons détachés de tout, nous oublions souvent de protéger ce qu’il y a de plus important : notre intégrité ; nous laissons la porte ouverte à la superficialité des modes et à l’appât du gain, dans lesquels nous nous enlisons, perdons à la fois pied et ce sentiment de libération provoqué par notre droit d’évoluer comme des individus dotés de talents créatifs et uniques.

La perception passionnelle ne doit pas être confondue avec la passion physique, car cette dernière est associée tant à notre appétit qu’à notre avidité. La perception passionnelle fonctionne à un niveau bien plus profond et bien plus complet, en incorporant tout ce qu’une personne peut apporter au fait de vivre entièrement dans le présent. On pourrait aisément la comparer à une paire de lunettes qui transforme tout ce qu’on voit à travers elle. Pourtant, même cette analogie est réductrice : la perception passionnelle va au cœur de l’existence car elle stimule la créativité et transforme l’individu au fur et à mesure que de nouvelles émotions sont ressenties. Ce processus conduit à une plus grande confiance en soi et un sentiment accru de ce qu’il est possible de faire. La perception passionnelle nous fait don d’une vie créative dans laquelle les mondes intrinsèque et extrinsèque sont transformés par notre persévérance à créer le changement.

 

© 2009 Nick Halpin

Revised 2015