La Perception Innocente

Traduit de l’anglais par Théodora Fenaux

Quand une personne voit la vérité telle qu’elle est, à nu et dans toute sa gloire, elle ressent un intense sentiment de plaisir et d’attachement; elle comprend instinctivement que la vie est ainsi, que cette expérience a quelque chose d’ineffable et ne nécessite ni intermédiaire ni idée préconçue. Les exemples qui viennent à l’esprit sont notamment la beauté d’un coucher de soleil, ou un morceau de musique qui fait vibrer la corde sensible. Peut-être également quand on aperçoit quelque chose de spécial dans un paysage, ou tout simplement le ruissellement et la moiteur d’une averse tropicale. La perception innocente est présente en tout cela, tout comme elle touche l’adulte qui remonte sur un manège, la mère qui caresse son bébé ou le jardinier fasciné par les oiseaux goguenards papillonnant autour de la mangeoire.

« Innocent » se définit comme étant doté de simplicité, manquant de sophistication et de conscience de soi, et comme ne connaissant pas le mal. J’utilise ici le terme pour mettre l’accent sur la nature immédiate, pure et inaltérée de la perception, quand notre expérience est dénuée de toute pensée, habitude et conditionnement ou familial, quand les réflexions effrénées de notre esprit s’estompent temporairement et que nous laissons ce qui nous entoure nous pénétrer. Être innocent signifie s’ouvrir aux expériences, s’abandonner à la spontanéité et se réjouir d’une sensation d’intense plaisir, issue d’un attachement intime et d’un sentiment d’appartenance.

La force du lien qui apparaît avec la perception innocente provient de la qualité de notre consentement. De plus, nous parlons de la vérité nue, pas d’un simulacre ou d’un mensonge. Cela, en soi, est une raison de se réjouir. Elle est relativement passive et n’engendre ni actions, ni projets, ni implication forte. Souvent, dans l’immédiateté de notre expérience, la perception innocente évoque simplement l’émerveillement, l’humilité et la gratitude.

Souvent, dans l’immédiateté de notre expérience, la perception innocente évoque simplement l’émerveillement, l’humilité et la gratitude.

Notre perception de la réalité est aisément déformée par le besoin de se soumettre aux conventions : le conditionnement parental, les pressions exercées par des amis, l’être aimé, nos pairs, ou le point de vue institutionnel. Les plus jeunes se détournent souvent du droit chemin, incertains de leur compréhension de la réalité et sensibles aux opinions péremptoires de leurs familles et amis. Les médias, à l’aide de leurs grands pontes et de leurs créateurs de tendances, construisent souvent des versions de la réalité fausses et partiales qui sont ensuite assimilées et copiées sans réfléchir. La fiction créée par d’autres peut être bienvenue mais elle a un prix, car sa fonction est de nous procurer une réalité temporaire, convaincante et de seconde main ; une réalité factice qui nous détache de celle qui nous est propre. Quand nous manquons de voir les choses telles qu’elles sont, c’est souvent parce que nous prenons l’apparence pour la substance, par exemple quand une personne attirante manque d’intégrité, quand le style d’une voiture dissimule son manque de fiabilité, quand l’argent et le prestige, plutôt que la satisfaction, sont tout ce qui importe dans une carrière. Si l’opinion la plus répandue est que pour qu’une vie soit réussie, notre travail doit être au cœur de notre identité et de notre définition de nous-mêmes, la vérité est tout autre : la clé d’une vie réellement réussie sur le plan psychologique ne réside pas dans les objectifs imposés par la société mais dans la construction d’un lien significatif avec la réalité. La perception innocente est un pas important dans cette direction.

La perception innocente procure une importante manière de comprendre et d’accepter la fugacité de la réalité car elle permet de voir le changement comme un aspect éminent de la vie.

La perception innocente procure une importante manière de comprendre et d’accepter la fugacité de la réalité car elle permet de voir le changement constant non comme une menace, mais comme un aspect éminent de la vie, un élément nécessaire pour mener une vie saine et dont il faut se réjouir. En ce sens, elle devrait faire partie du programme scolaire, dans le but d’encourager sa croissance et son développement tout au long de la vie. Quand l’ego est aux commandes (et la culture occidentale se soucie énormément de construire un ego fort) les vertus de patience, d’humilité, d’ouverture et d’abandon, toutes inhérentes à la perception innocente, sont susceptibles d’être peu développées. Quand les valeurs fondamentales d’une culture marchande tournent autour de la compétition, du gain, et de la nécessité d’être performant, il est peu probable que la perception innocente apparaisse.

La perception innocente fournit la source de l’idéalisme car les jeunes gens, relativement protégés des pressions matérialistes de la société, cherchent à transformer leurs pensées en actes et à faire la différence. Et ensuite, quand les jeunes deviennent des adultes, ceux qui ont trouvé et entretenu leur idéalisme et sont capables de l’exprimer avec intégrité et générosité, se rendent compte que leur capacité à la perception innocente est inaltérée.

Les conditions nécessaires à la perception innocente sont, comme suggéré précédemment, une volonté de suspendre nos croyances habituelles, ainsi que les modes de pensées et attentes répétées sans cesse. Puisqu’il s’agit d’un état d’esprit issu de l’abandon plutôt que de l’exploitation, il ne cherche rien d’autre que l’attachement. C’est un état d’esprit qui doit tout à sa capacité à laisser aller et à être prêt à tomber dans un abysse sans fin, où ce qui est familier, réconfortant et connu doit faire place à une nouvelle compréhension de ce en quoi la réalité consiste. Il nous conduit hors de notre aire de confort, se présente aux moments les plus inattendus et crée des souvenirs indélébiles, dont l’intensité et la vivacité les distinguent de la vie de tous les jours. Par exemple, l’expérience de nouveaux sons, odeurs et images lors de vacances peut énormément stimuler notre capacité à la perception innocente et déclencher un sentiment de libération, tandis que nous abandonnons, même pour une courte période, les habitudes perpétuelles qui encrassent et déforment notre vision de la vie. Alors que la perception innocente prend pied, nous faisons fi de toute prudence et nous laissons emporter, ce qui nous laisse parfois vulnérables à un souffle de passion romantique, à la tentation de l’extravagance et au désir de changement.

Les conditions qui inhibent l’expression de la perception innocente sont souvent associées au stress créé par un grand effort, quand l’esprit est concentré sur des stratégies de survie et de gain. Pour le soldat sur le champ de bataille, exténué et sous le choc des bruits incessants et de l’horreur des combats, il y a peu de chance que la perception innocente apparaisse dans ces conditions. Pour l’opérateur en bourse, pris dans une dangereuse spirale de spéculation financière et saisi d’une montée d’adrénaline, il y a peu de place pour la perception innocente. De la même manière, les lugubres guerres de gangs des quartiers difficiles ont probablement causé la perte de toute perception innocente chez leurs membres depuis longtemps.

Quand la perception innocente a été négligée, ou absente à cause de l’ignorance et reste confinée au fin fond de la conscience, où elle n’est guère plus qu’un lointain souvenir, des problèmes peuvent survenir : la potentielle apparition d’une véritable pathologie, quand le brouillard gris de la dépression enferme l’individu dans un manteau d’indifférence et de solitude. C’est à ce moment-là que nous sommes plus portés à l‘artifice des conduites addictives, car nous luttons pour donner sens à notre existence et retrouver un sentiment de bien-être. Pourtant, bien trop souvent, les plaisirs simples et créatifs de la vie suffisent à rétablir ce lien et à nous rappeler que c’est notre droit naturel de ne faire qu’un avec nous-mêmes, et que le visage mouvant de la réalité doit être constamment reconquis pour que nous nous sentions vraiment en vie.

En résumé, la perception innocente n’est pas la prérogative de l’enfance, mais est possible tout au long de l’existence. Elle est inhérente à notre sens de l’attachement, et à notre compréhension de la réalité. Elle apporte une vérité indéniable qui va au cœur des choses. Elle se trouve dans tous les aspects de la vie humaine, où l’ouverture, la spontanéité et l’abandon sont visibles. Elle est essentielle à l’intégrité des relations saines, à la production artistique et à une vision de la vie où l’idéalisme et le courage sont fièrement à leur place.

 

© 2009 Nick Halpin

Revised 2015