L’importance Des Émotions

Traduit de l’anglais par Théodora Fenaux

Les émotions sont le socle de notre existence. Nous ne pouvons faire preuve d’un quelconque degré d’humanité sans faire appel à nos émotions, et les laisser guider nos pensées et actes. Nous décrire de quelque autre manière que dépendant de nos émotions diminuerait notre aptitude à créer un lien authentique avec le monde qui nous entoure ; ou encouragerait la comparaison avec les membres sociopathes de notre société, qui déclenchent tant de troubles au nom du pouvoir, du prestige et de la soif de richesse. Nos émotions nous procurent un sens moral qui, si nous en prenons soin, nous permet de prendre des décisions éthiques dans les situations les plus difficiles.

Nos émotions nous procurent un sens moral qui, si nous en prenons soin, nous permet de prendre des décisions éthiques dans les situations les plus difficiles.

Pour les plus chanceux d’entre nous, ces précieuses expériences sont familières ; le moment où l’on tombe amoureux d’une autre personne et où l’on se rend compte de l’extraordinaire pouvoir de cet instant, qui transforme notre perception de la réalité, et nous procure un sentiment de liberté vis-à-vis des contraintes de notre vie quotidienne. Nous vivons alors le moment, littéralement, et sentons qu’à chaque seconde passée loin de l’être aimé, notre vie s’arrête et n’attend que la prochaine rencontre exaltante et le plaisir de l’intimité.

Le fait de tomber amoureux n’est qu’une illustration de la manière dont les émotions peuvent nous submerger complètement. Il en existe des quantités d’autres. Mais celle-ci est un exemple typique de la vulnérabilité que nous pouvons soudain ressentir en l’absence de l’être aimé ou quand nous imaginons un quelconque événement qui pourrait faire obstacle à cette relation. Il en existe d’autres ; une mère et son nouveau-né, un père et son fils dans leur complicité, des grands-parents s’occupant tendrement de leurs petits-enfants, etc. La liste est sans fin, les exemples sont légion.

Nos émotions sont d’une infinie variété et propres à chacun. Certaines sont acceptées par la société, d’autres moins. Les émotions des enfants, des adolescents, et des jeunes gens sont plus largement tolérées que celles qui sont perçues comme responsables du comportement des adultes et des personnes âgées. Certaines rencontrent de la désapprobation, en fonction de la culture et de la nature de leur expression. Certaines sont proscrites parce qu’elles sont un tel obstacle au bien-être des autres que la seule menace de terribles sanctions les retient. Certaines sont vues comme des symptômes de la maladie et de l’instabilité mentale. Certaines sont ressenties si fortement que seules les actions les plus radicales permettent de s’en libérer.

À de nombreuses occasions, les émotions sont difficilement tolérées, que ce soit au sein du noyau familial ou au-delà, dans d’autres relations. Certaines émotions, telles que la honte, le remords, la colère, la solitude et les besoins sexuels jugés inadmissibles sont souvent si difficiles à contrôler que paradoxalement, on en vient à les refouler et à empêcher qu’elles s’expriment. Même si elles sont refoulées, l’esprit n’oublie rien et ne laisse rien pourrir durablement.

L’individu qui lutte contre l’impression que quelque chose ne va pas, cherche souvent de l’aide auprès d’une personne à laquelle il peut se confier. Il faut prendre son temps pour construire la confiance nécessaire pour révéler ce qui est resté inexploré et méconnu pendant des années. Mais une fois commencé, le processus de guérison peut en douceur créer une impulsion salvatrice, qui permet à cette personne de donner sens aux morceaux manquants, et de les accepter progressivement, parce qu’elle comprend la raison de leur existence. La peur laisse place à l’acceptation, la tolérance se développe. Une nouvelle image de soi, plus confiante, est née.

Le processus d’accompagnement considère comme acquis que les émotions sont d’une importance primordiale quand il s’agit de comprendre l’individu. Une histoire vieille de plus d’une centaine d’années et les travaux précurseurs de ceux qui les premiers tentèrent de décrire les dynamiques de notre inconscient, ont clairement montré que le rôle des émotions est crucial pour notre compréhension de nous-mêmes. Nous présumons que notre comportement est dirigé par notre manière rationnelle de regarder la réalité, que nous avons une certaine forme de contrôle qui définit qui nous sommes et la façon dont nous souhaitons mener nos vies. La phrase « Je pense, donc je suis », prononcée pour la première fois en 1637, était une vérité élémentaire pour le rationaliste convaincu qu’était Descartes. Après presque 400 ans, je propose que son affirmation soit reformulée ainsi : « Je ressens, donc je suis ». Les émotions viennent d’abord, non pas parce que l’intellect leur est inférieur mais parce qu’il nécessite que nous ayons un lien plus intime avec la réalité avant de pouvoir rapprocher les données, faire preuve de logique et tester nos hypothèses. Les émotions et l’intellect, comme deux chevaux attelés ensemble, vont de pair. Les émotions dénuées de toute rigueur intellectuelle ne peuvent produire rien de bon ; à l’inverse toute activité intellectuelle dépourvue d’émotions est la porte ouverte à la perte de notre humanité.

Les émotions et l’intellect ont besoin d’un support et d’un engagement éthique avant de pouvoir fonctionner en symbiose. L’éthique est d’une importance primordiale. Elle éclaire les valeurs selon lesquelles nous vivons et nous guide afin que nous prenions les décisions qui imposent les conclusions les plus équitables et inoffensives. L’éthique nécessite une grande force morale. Toute réponse rapide ou solution imaginée à la va-vite est indésirable. L’éthique impose que nous affirmions nos convictions les plus intimes, sortions de notre zone de confort et que, souvent, nous créions la surprise chez ceux qui nous tiennent pour acquis.

Ceux qui sont mal à l’aise avec leurs émotions, et préfèrent les ignorer, prennent le risque de se déconnecter de leur essence émotionnelle et d’entrer progressivement dans un cercle vicieux qui accroîtrait la solitude. Toute déconnexion doit à tout prix être évitée. Elle promeut des valeurs dénuées de mérite, ce qui produit des relations qui sont souvent superficielles. Elle engendre la solitude tandis que nous luttons pour développer des relations dépourvues d’honnêteté, de confiance et d’un réel engagement. Si on ne la remet pas en question, le risque d’une pathologie extrêmement inquiétante à la fois pour l’individu et pour ses proches survient alors.

Quand nous laissons aller aux demandes de nos émotions, nous développons des relations potentiellement intimes.

Quand nous acceptons les émotions et nous laissons aller à leurs demandes, nous développons des relations potentiellement intimes. Il ne s’agit pas seulement de l’intimité sexuelle que nous connaissons, mais d’une intimité issue de la confiance et de l’honnêteté. C’est une expérience brute et très différente de ce à quoi nous sommes habitués, où la spontanéité et l’immédiateté de la situation prennent le pas sur le reste. Elle est parsemée d’impressions imprévues, voire indésirables, mais encouragée par la véritable joie d’être enfin nous-mêmes, peu importent les risques encourus. L’intimité nous permet d’explorer des émotions souvent ignorées, de la même manière que le mélomane peut écouter une symphonie et faire soudain des découvertes inattendues. L’intimité est le Graal des relations entre adultes, où la patience, la douceur et la gentillesse dominent, tandis que la solitude de l’existence est mise de côté.

À travers notre volonté d’accepter nos émotions, nous allons au-delà de nos habitudes ; nous apprenons à faire confiance au processus et à l’honnêteté grandissante dans nos vies ; notre perspective émotionnelle change et nous faisons un pas de plus sur le chemin de notre évolution personnelle. Nous développons des relations plus profondes avec ceux qui nous entourent, tandis que notre tolérance et notre compréhension grandissent. Nous tissons avec le reste du monde des liens plus généreux, et nous nous ouvrons au potentiel, présent en chacun de nous, de devenir plus humain, plus adulte et plus aimant. Rien dans ce processus ne nécessite que nous soyons autre chose qu’honnête et authentique dans nos relations avec le monde qui nous entoure. Le résultat est que notre perception de notre vie change progressivement. Nous comprenons alors que la majeure partie de ce que le monde tient pour acquis, et ce à quoi il donne une grande valeur, est en réalité d’un intérêt limité, comparé au simple fait de se préoccuper des autres et de s’assurer que leurs besoins sont placés avant les nôtres.

 

© 2015 Nick Halpin