Le Détachement

Traduit de l’anglais par Théodora Fenaux

De la même manière que les émotions sont primordiales pour de nombreuses personnes, car elles leur permettent de faire l’expérience d’un lien intense avec la réalité unique de leur monde respectif, pour de nombreuses autres les émotions passent après l’obtention de la richesse, la poursuite du pouvoir ou le souci du statut. Pour prendre les émotions au sérieux il faut se soumettre à leur autorité, avoir la volonté de tolérer l’incertitude et être d’une nature confiante. Pour ceux qui, pour une raison ou pour une autre, ont peur de l’attachement, le résultat peut être une érosion progressive de la conscience de soi, alors qu’ils essayent de faire face à leurs émotions soit en les contrôlant soit en les négligeant. En toute honnêteté, dans ce mépris des émotions et la croissance des attitudes qui soutiennent ce choix, se cache un état de détachement caractéristique de la majeure partie de notre société contemporaine. Dès que nous cessons d’être en harmonie avec notre moi intuitif, nous perdons le point de repère de notre conscience, avec pour conséquence d’inquiétantes répercussions sur nos relations avec les autres et notre capacité à prendre des décisions éthiques.

Cependant, selon la force avec laquelle les émotions sont négligées, la compréhension exacte de la réalité personnelle peut être assourdie.

En mettant nos émotions de côté, nous embarquons sans le savoir pour un dangereux voyage. En parallèle à chaque décision qui ignore notre voix intérieure, nous instaurons rapidement des attitudes habituelles qui ont une profonde portée sur notre compréhension de la réalité. Car c’est principalement à travers nos émotions que la splendeur et l’immédiateté de la réalité deviennent apparentes. À chaque fois que nous nous laissons leurrer par les nombreuses distractions de la réalité et croyons que les émotions sont sans importance au bout du compte, nous perdons de plus en plus de notre intuitive confiance en nous. Le résultat de ce glissement progressif, où nous perdons le contact avec nos émotions et ne prenons pas nos responsabilités à leur propos, est que nous sommes forcés de nous reposer sur d’autres mesures pour trouver notre identité. Nous compensons. Souvent, cela prend la forme de la quête de richesse, de statut ou de pouvoir. Souvent cela s’exprime par l’art de la surenchère, où nous remplaçons un réel attachement à la réalité par un attachement grossier et artificiel, basé sur ce que le marché a à offrir. Dans une société qui est fière de développer une éthique de compétition dans son système éducatif, il n’est guère surprenant que des valeurs douteuses l’emportent sur des préoccupations plus profondes.

L’individu pour qui l’exploitation devient un mode de vie peut réellement être décrit comme un « marchand de pouvoir ». Même s’il serait tentant de se concentrer sur ces exemples extrêmes qui ont induit des sociétés entières en erreur dans l’histoire récente, le marchand de pouvoir se trouve à chaque endroit où un détachement marqué de l’intuition s’opère. Le détachement déforme la vision de la réalité du marchand de pouvoir. Dire que le marchand de pouvoir existe généralement au sein de sa propre illusion de la réalité, c’est décrire à la fois la manière dont il ou elle apparaît souvent aux autres et dont il ou elle peut être à l’origine d’une grande désillusion pour l’individu en question. Puisque la véritable mesure de notre valeur réside dans notre capacité à l’attachement, c’est-à-dire la relation que nous entretenons avec la réalité qui surgit de notre intégrité et de notre abandon, le marchand de pouvoir doit trouver d’autres moyens pour s’évaluer. Combien de fois a-t-on entendu parler d’un individu décrit en fonction de sa « valeur nette », comme si une valeur monétaire pouvait communiquer quoi que ce soit de l’importance réelle d’une personne ? C’est comme si l’on pouvait bâtir l’estime de soi sur la base d’un compte en banque. Et plus l’illusion est fragile, plus il est important pour le marchand de pouvoir chercher une confirmation que sa vision de la réalité est valable et juste, et que son opinion propose une réponse rationnelle à sa compréhension du monde.

Le problème du marchand de pouvoir est qu’une fois que l’intuition est perdue, il n’y a jamais assez pour compenser : c’est comme remplir un seau duquel l’eau s’échappe en permanence par un trou. Le désir d’acquérir davantage de possessions matérielles, un statut ou une position grâce auquel dominer les autres n’est pas créé par de réels besoins mais par une conviction fortement ressentie que sans ces attributs, le marchand de pouvoir est une personne sans grande valeur. La peur de la pauvreté matérielle, la peur du rejet social et la peur de perdre leur domination conduisent les marchands de pouvoir à encore plus d’efforts, et à chaque tentative l’illusion de la réalité grandit. Le résultat peut être un excès de biens matériels, un réseau de connaissances toujours en expansion et l’exercice constant de subterfuges variés pour rappeler aux marchands de pouvoir leurs pouvoirs de persuasion.

À chaque fois que nous nous laissons leurrer par les nombreuses distractions de la réalité et croyons que les émotions sont sans importance au bout du compte, nous perdons de plus en plus de notre intuitive confiance en nous.

Naturellement, le fantasme joue un grand rôle dans la vie du marchand de pouvoir, car en rejetant la perception unique qui va de pair avec l’abandon émotionnel, il ou elle se retrouve avec un vide à combler. Le fantasme peut reposer sur la séduisante corne d’abondance créée par une culture matérialiste explosive ; mais s’y laisser aller a généralement un coût élevé, un coût souvent disproportionné par rapport à sa valeur réelle. En tant que gagne-pain de l’industrie publicitaire, le fantasme alimente une grande partie de notre économie avec des rêves vides, qui correspondent rarement à ce qui est promis. Le danger pour le marchand de pouvoir réside dans la rencontre du fantasme et de la réalité, cette dernière souvent sacrifiée à la première, et le socle du bon sens calmement ignoré.

En décidant que les émotions sont des signes de faiblesse, le marchand de pouvoir construit un puissant périmètre défensif. En son sein, la création d’une aire de confort est une question primordiale, un témoignage de puissance, d’endurance et d’obstination renforcé par une propension à fantasmer son histoire. Hors de cette enceinte se trouvent toute l’étendue de sa zone d’exclusion et la mesure de son isolement. Au milieu du faste et de l’apparat avec lesquels le marchand de pouvoir célèbre sa vie, il existe un élément perturbant qui est rarement invité à la fête, à savoir l’isolement du détachement. Ce visiteur importun est un expert pour laisser des traces de son existence, de sorte que le marchand de pouvoir est toujours attentif aux signes qui indiqueraient que le statu quo est peut-être menacé. En particulier, parce que la voix de l’isolement naît de besoins profonds et inassouvis, la peur de l’irrationnel, de l’instable et de l’imprévisible est souvent présente. La vie du marchand de pouvoir est dominée par le besoin de protéger et de défendre ce qu’il a gagné à un grand coût psychologique ; même si il ou elle ne réussit pas à comprendre les réactions fortes et instinctives que l’isolement déverse en fin de compte, au moment qu’il aura choisi.

Pour le marchand de pouvoir la vie est assez simple : c’est un grand prédateur et un exploiteur malin dont l’environnement est considéré comme un pot de miel potentiel, qu’il doit savourer avant que les autres n’arrivent. Les individus sont considérés comme des objets à impressionner ou contrôler, comme des opportunités de manipuler et de se faire plaisir, plutôt que comme des raisons de partager et de faire la fête. Avec un point de vue qui se réfère à un égo hanté par la peur de la perte et du rejet, il a tendance à voir les relations en termes de possession et de domination, des questions qui se concentrent sur les liens qui nous restreignent plutôt que sur le courage qui donne des ailes à ceux qui restent eux-mêmes. Au sein de la famille, dont l’importance pour le marchand de pouvoir réside dans la mise à disposition d’un environnement fiable, où les émotions anormales peuvent être exprimées en toute sûreté, la question de la transparence (être fidèle à ses réelles émotions) est si menaçante que la spontanéité et l’honnêteté des relations saines sont souvent absentes. Même l’échange de cadeaux est généralement vu comme un moyen de consolider les relations plutôt que de les célébrer.

Le fantasme peut reposer sur la séduisante corne d’abondance créée par une culture matérialiste explosive ; mais s’y laisser aller a généralement un coût élevé, un coût souvent disproportionné par rapport à sa valeur réelle.

Il est tentant de polariser cette question, et de voir les marchands de pouvoir comme des êtres si détachés de leurs émotions que leur notion de la réalité est inexistante, conclusion manifestement absurde, bien que dans les vies de certains dictateurs on trouve de nombreuses preuves d’une telle folie. Pour la plupart d’entre nous, les attitudes sont moins extrêmes et les comportements plus modérés. Cependant, selon la force avec laquelle les émotions sont négligées, la compréhension exacte de la réalité personnelle peut être assourdie. Les trois états de conscience émotionnelle, à savoir la perception innocente, la perception passionnelle et la perception généreuse, peuvent parfois ne pas être assez puissants pour remédier à l’isolement qui en résulte. En effet, si l’isolement n’est pas maîtrisé et que l’orientation de base demeure inchangée, les syndromes pathologiques potentiels peuvent s’exprimer avec une tendance à la dépression, aux comportements addictifs et à l’avidité.

Comment les marchands de pouvoir peuvent-ils recréer l’attachement à leurs émotions, se remettre en accord avec leur conscience et regagner une perception intuitive de la réalité ? Je suggère que la créativité est une des clés pour retrouver cet attachement. Pour parvenir à un résultat optimal, elle doit être très éloignée des efforts compétitifs qui caractérisent habituellement nos vies. Également, il faut noter qu’il semble y avoir trois élans dans la vie (au cours de la vingtaine, au milieu de la vie, et au cours de la soixantaine), trois occasions à célébrer, où il est possible que nous ayons suffisamment d’énergie pour examiner le passé et introduire dans nos vies un meilleur équilibre, grâce auquel nous nous épanouissons davantage. Retirer un maximum de bénéfices de ces moments demande une préparation minutieuse, et une compréhension que la créativité est plus réussie quand elle est exercée pour elle-même et sans attacher d’importance au gain. Sortir d’une aire de confort construite avec soin est toujours un acte de bravoure, surtout pour un marchand de pouvoir confirmé. Si il ou elle peut être encouragé à se laisser aller et à écouter son moi créatif, il est possible de retrouver un attachement à une réalité personnelle abandonnée depuis longtemps.

 

© 2009 Nick Halpin

Revised 2015