Le pardon
Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Lichtlé
London Translation Services
Pardonner n’est ni oublier ni faire preuve de résignation ou de faiblesse. Au contraire ! Pardonner, c’est reconnaître que nous vivons dans un monde ou les revers de fortune sont une réalité permanente. C’est comprendre que la plus grande difficulté de l’existence consiste à voir notre compassion comme une qualité et à ne pas renier notre humanité en refusant de l’exprimer. Pardonner nous aide à prendre du recul par rapport à la blessure, quelle que soit l’analyse que nous puissions en faire, sans oublier combien de fois nous avons nous-même été fautifs.
Pour pardonner aux autres, nous devons avant tout nous pardonner à nous-mêmes. Et à vrai dire, personne n’aurait à chercher très loin dans ses souvenirs pour dresser la liste de ce qu’il préférerait oublier. Toutes ces choses empreintes de honte, de remords et pour lesquelles nous n’avons encore jamais pu rendre des comptes. Même le temps qui passe, qui ne parvient pas à diminuer ces regrets, crée une tristesse intérieure dont nous ne pouvons que rarement interroger la cause. Cependant un plus grand effort de compréhension nous permet souvent de nous rattacher à une vision plus juste de notre propre comportement et de reconnaître que, globalement, tout peut être accepté ou pardonné.
Se pardonner à soi-même, c’est retrouver une part de soi longtemps ignorée et parfois chargée de honte et de regrets. Si cette tâche est difficile et exigeante, c’est encore mieux. Dans cette réconciliation avec soi-même réside la promesse de plénitude et un sentiment d’identité renouvelé. Comme la pièce manquante d’un puzzle, son absence du tableau saute aux yeux par ses contours et par son sens. Lui redonner sa place équivaut à accepter que tout peut être racheté ou solidement rattaché à l’idée que nous nous faisons de nous-même. Celui qui sent qu’il n’a pas été pardonné, qui se sent mal-aimé, projette souvent ce jugement sur les autres. Le fardeau d’amener inconsciemment les autres à partager le poids de notre propre tourment non résolu s’y ajoute alors.
Même si notre réaction peut très souvent rester faible et dans ce cas indéniablement aller dans le bon sens, il est des moments où l’envie de représailles l’emportent. Elle s’exprime souvent de manière disproportionnée, quand la brume rouge de la colère prend le dessus et que rien n’est plus maîtrisé. Prendre du recul ne sert pas à grand-chose quand nos besoins sont puissants et que les rênes censées les contenir se révèlent indéniablement trop fragiles. Comment devrions-nous nous comporter dans ce genre de situation où les conséquences de nos actions ne pèsent quasiment plus rien et que notre seule envie est de faire du mal en contrepartie de celui qui nous a été fait ? L’une des solutions consiste peut-être à devenir plus conscient de soi-même, en refusant de donner libre cours à notre capacité de blesser.
Pour pardoner aux autres, nous devons avant tout nous pardoner à nous-mêmes
Pouvons-nous faire preuve de davantage d’indulgence, de tolérance, d’une plus grande capacité d’accepter la douleur qui nous enchaîne ? La question essentielle en l’occurrence concerne nos illusions quant à notre propre identité. Elles créent invariablement une zone de confort, souvent façonnée avec soin... parfois moins... à laquelle nous nous accrochons avec la force d’une patelle. Elles sont ensuite elles-mêmes à l’origine d’attentes. Puis l’orgueil et l’ignorance viennent boucler la boucle et malheur à ceux qui viennent briser le pacte confortable conclu avec elles. Les illusions sont puissantes. Elles nous poussent à faire fi de notre propre bon sens. Par conséquent, la première étape vers le pardon dépend d’une certaine compréhension... hélas toujours partielle, jamais entière... de l’origine de la blessure. La deuxième consiste à se demander si, sans le vouloir, nous n’avons pas partagé sa complicité. La dernière étape consiste à réaliser que le pardon allège toujours un fardeau. Nous devons faire confiance à ce processus. Avec soin et vigilance, la plaie finit par guérir. Livrée à elle-même, elle continue de s’infecter.
Le pardon naît d’une perspective où les émotions sont vues comme étant absolument essentielles à la compréhension de l’existence. À l’inverse, si ces émotions sont considérées comme n’ayant joué qu’un rôle secondaire et que la valeur suprême réside dans la force, le pardon risque d’être effacé du tableau. À sa place, les personnes, événements et situations sont perçus en termes d’opportunisme, modelés par les courants dominants de l’idéologie et rarement reconnus pour leur valeur. Dans un monde en proie à la peur et à l’incertitude, dans lequel le pouvoir et les solutions miracles sont traités avec la délicatesse d’un ivrogne, il est peu étonnant que le plus grand nombre soit convaincu que le pardon n’a rien d’une recette propice à l’introspection. L’attrait du petit bulldozer dans le bac à sable continue de fasciner, comme si les comptes pouvaient se régler par la seule promesse d’une destruction instantanée sans assumer la moindre responsabilité.
Pardonner, c’est accepter un monde uni qui n’exclut personne et où nous sommes tous accueillis les bras ouverts. Les frontières, les murs et les limites qui nous séparent sont supprimés. Le jour de l’effondrement du mur de Berlin, les familles, les amis ont retrouvé leur liberté pour fêter leurs relations et une nouvelle perspective de ce que pouvait leur réserver l’avenir. Le pardon fait la même chose. Il ouvre les portes et fait naître de nouvelles possibilités. En échange, il demande seulement que nous fassions confiance à sa capacité d’améliorer notre existence, libre de toute récrimination et de la soif de vengeance.
Apparemment, les éléphants n’oublient jamais. Et lorsque nous observons ces doux pachydermes dans les limites tristounettes de la vie du cirque, s’interroger sur la multitude d’injustices auxquels ils ont pu été exposés n’a rien d’anormal. Ne sommes-nous pas, à bien des égards, un peu comme eux ? La mémoire ne nous ramène-t-elle pas souvent à ces actes auxquels nous avons eu le sentiment de ne pouvoir résister ? C’est dans cette zone d’ombre qu’ils demeurent, non pardonnés, où nous les portons dans un sac comme autant de pierres tranchantes, oubliant qu’il suffirait de les laisser au bord du chemin si seulement nous avions suffisamment de sagesse pour pardonner.
Le pardon allège toujours un fardeau
Mais que savons-nous de l’art du pardon ? Nous ignorons combien il pèse sur nous par son absence, comment sa pratique pourrait nous aider à avancer avec davantage d’assurance. Il ne s’apprend pas à l’école, pas plus qu’il n’est visible dans la structure juridique par laquelle la société régit notre vie. Certes il transparaît en certaines occasions, mais dans le climat belliqueux de tant de pays cette monnaie n’inspire que peu d’intérêt.
Le pardon fait intrinsèquement partie de notre personnalité et de notre capacité d’exprimer notre humanité. Il ne se dérobe pas devant les décisions difficiles à prendre. Au contraire, il ne sait que trop bien qu’il dépend d’émotions que d’autres ont du mal à comprendre. Mais quand nous reconnaissons que le pardon est à l’œuvre, nous apercevons à quel point il est lié à la sincérité, à l’innocence. Combien il écarte la réticence. Il ne calcule ni les coûts ni les gains. Il sait seulement qu’il vient du cœur et ne saurait faire autrement. Se demander si le pardon peut être partiel ou conditionnel, c’est se demander si un arc-en-ciel accepterait d’exaucer nos vœux. Il échappe aux calculs. Il nous suffit, dans sa contemplation, de rester émerveillés devant son pouvoir guérisseur.
Dans l’ultime verdict des 42 juges qui, dans la religion égyptienne antique pesaient l’âme du défunt, trouva-t-on un seul impardonnable ? Je n’en ai pas la moindre idée. Pas plus que je ne sais si le pardon a ses limites, bien que j’en doute. Ce que je sais en revanche, sans l’ombre d’un doute raisonnable, c’est que nous sommes tous capables de pardonner davantage. Si seulement nous savions reconnaître le pouvoir du pardon, nous pourrions profiter de cette liberté et en faire profiter les autres.... inconditionnellement, sans aucune contrepartie.
Le pardon vient d’un cœur en paix avec lui-même, qui sait que sa seule option est de s’aventurer dans des eaux encore inconnues. Ignorant la manière dont il sera accueilli, convaincu du pouvoir guérisseur de son acte, il ne cherche que ce qu’il ne comprend pas entièrement tant que le cercle n’a pas été bouclé. Il propose d’échanger l’effet meurtrissant du ressentiment contre le renouveau d’une relation. Il trouve sa rédemption dans une réalité longtemps non visitée, inexplorée. Certains trouvent l’effort requis trop important. Ils se donnent à une amertume persistante et dont la familiarité pèse plus lourd que toute autre considération. À d’autres, il apporte un soulagement apprécié qui leur permet d’avancer, libres et dégagés du carcan du passé.
Le pardon ne nous est pas demandé sans raison
Le pardon exige de notre part que nous nous délestions de l’armure prise à tort pour une facette essentielle de notre identité. Ce faisant, nous revoyons notre approche à l’égard des autres. Nous nous dévoilons dans notre vulnérabilité. Les autres peuvent finir par nous voir sous un jour différent voire tenter d’en tirer parti. Mais une fois engagés, nous n’avons plus le choix. Le pardon n’est ni partiel ni conforme aux limites de notre zone de confort. Tantôt exigeant, parfois moins, il est brut et nous mène au cœur même de ce que nous pouvons apporter au monde. Il peut aussi parfois être rejeté et méprisé, dit insuffisant tout comme les excuses peuvent être jugées vaines et opportunistes.
Le pardon ne nous est pas demandé sans raison, mais trop souvent, dans le feu de l’action, nous passons outre son importance et préférons éviter ce que l’autre souhaiterait nous faire entendre. Nous avons tendance à résister, en nous appuyant sur la force et l’avantage comme si aucune autre voie n’était praticable. Pourtant avec du recul, le pardon aurait peut-être ouvert un autre chemin et fait triompher d’autres valeurs. Ce que nous écartons sans réfléchir aurait peut-être pu donner à notre vie davantage de profondeur et d’humanité. Quand les autres cherchent notre pardon, peut-être n’est-il pas de notre ressort de peser l’instant, de l’accorder ou de le refuser. Peut-être serait-il plus sage de prendre du recul et de se demander qui, réellement, en ressortirait guéri. En effet ne nous y trompons pas, le pardon est un puissant facteur de transformations inattendues. Il mérite notre respect pour la manière dont il contribue à notre vie.
Le pardon est souvent le prélude d’une riche moisson. Il permet aux eaux agitées de reprendre leur cours au fil d’un courant libérateur et purificateur. Il peut dénouer et emporter les débris de sentiments longtemps considérés comme immuables. Il ne tient pas en place. Rien ne l’arrête, rien ne l’entrave. Impossible de savoir où il nous conduira ou de jauger la force de son courant porteur. La rapidité avec laquelle il peut faire naître la fraternité là où elle paraissait ne jamais pouvoir exister est l’un des effets les plus surprenants du pardon. Il supprime rapidement les obstacles séparateurs. Il peut créer des liens comme nul autre là où régnait autrefois la méfiance. Il saisit le cœur l’espace d’un bref instant et peut pourtant faire naître les amitiés les plus durables, en nous surprenant souvent par la manière dont il résout ces moments difficiles avec grâce et promptitude. Et enfin, disons-le sans crainte, de toutes nos intentions, le pardon est la plus haute des gloires. Dans un monde où le conflit est endémique, il porte la promesse d’une toute autre perspective.
© 2025 Nick Halpin