L’intimité

Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Lichtlé
London Translation Services

Se laisser toucher par les émotions de l’autre, c’est se donner la chance d’entrevoir, l’espace d’un souffle, l’écho du possible plus profond de l’intimité. Il arrive que cette vision perdure. La plupart du temps, elle se dissipe. C’est la lueur d’une luciole, toute en vivacité, fragile, insaisissable et que l’on croit pouvoir tenir, mais qui nous échappe. C’est précisément dans ses brefs moments, quand l’intimité semble vouloir se laisser saisir, qu’elle devient le plus convoité des cadeaux. 

Qu’est-ce que l’intimité ? Quelle en serait la meilleure description ? Où se cache-t-elle ? Dans un certain sens, elle est tout autour de nous, prête à nous toucher sous toutes sortes de formes... Dans les délices de l’élan physique, dans le nourrisson au sein de sa mère, dans l’homme qui caresse son chien, chez les enfants entièrement absorbés par l’intensité de leur jeu ou dans les joyeuses cabrioles des dauphins. La liste est infinie. Chaque occurrence inspire un sentiment de perfection, comme si à cet instant le reste ne comptait plus que pour presque rien. Exclusive, elle ne cherche aucune approbation. C’est le seuil propice à la rencontre de la profondeur de nos émotions. 

Les mots ne suffisent pas pour l’exprimer… et j’en suis parfaitement conscient ! Nous la cherchons dans notre solitude, comme si nous espérions y découvrir une oasis de calme et de douceur, dans un monde trop souvent fait de turbulences et de bruits. En sa présence règne la sérénité. En son absence un vide s’installe et l’agitation nous tient dans son piège. Nous célébrons la beauté du soleil couchant qui nous fige dans notre sillage. Et pourtant dans ces instants, force est de constater à quel point l’intimité figure si peu dans notre vie... elle a existé, elle est là et elle reviendra quand nous nous y attendrons le moins. 

Par définition, l’intimité ne peut ni être contrôlée ni mobilisée pour satisfaire nos désirs. Lorsqu’elle se fait ressentir, percevoir, présente dans nos vies, elle est comme les gouttes d’une averse de printemps qui, immédiatement, éveille notre intérêt. Dans ces instants éphémères, elle renferme une importante vérité. Lorsque nous sommes réellement absorbés dans la contemplation d’un coucher de soleil, c’est comme si nos émotions atteignaient un autre niveau. Ces moments sont rares pour la plupart d’entre nous. Nous sommes souvent assiégés par la fatigue, la hâte et un millier de choses qui enchaînent notre esprit à la monotonie des corvées de la vie. 

L’intimité ne peut ni être controlée ni mobilisée pour satisfaire nos désirs

Il suffit, pour se faire une autre idée de l’intimité et là soyons clairs, les exemples sont légion tant chacun la ressent différemment, d’en contempler l’absence, ces états émotionnels de solitude et de trouble qui s’emparent de nous avec tant d’aisance. Il ne fait aucun doute que nous sommes nés seuls, dans un univers ou l’amour et l’accueil existent, mais dont rien ne garantit la disponibilité. Une fois remis de nos premiers faux-pas, nous entrons dans une phase où les relations dépendent de conditions dont certaines doivent être acceptées, mais dont un grand nombre est contraire à notre esprit. Dans notre lutte pour en tenir compte en espérant que nos efforts seront récompensés, il nous arrive souvent de piétiner nos propres émotions. Nous négligeons souvent la boussole de nos élans intérieurs et vivons une forme de solitude dont les blessures sont par trop douloureuses. 

Dans un monde où les pressions économiques nous forcent constamment à succomber à leur volonté, les médias jouent un rôle déterminant pour garantir l’agitation constante des déferlements de nos désirs. C’est dans ce creuset puissant où se mélangent les composantes dites essentielles à notre bien-être, que l’intimité finit par être détournée pour passer du domaine personnel au statut de nécessité sociale. La promesse de l’intimité se voit reléguée aux coulisses par la bague en diamant, la croisière, la voiture la plus récente ou le confort d’un chez soi auquel s’associe une interminable liste d’améliorations enviables. L’intimité est dépouillée de son innocence, traitée comme une simple marchandise qui se vend sans le moindre égard pour l’environnement de solitude encombré d’artifices dans lequel est a été créée.

L’intimité est sourde aux dires du marché qui parle de rareté, d’exclusivité et de désir par opposition au besoin. Si nous avions des yeux pour voir, nous réaliserions vite qu’elle est synonyme d’abondance, de générosité, d’une vérité difficile à contredire. Mais par-dessus tout, elle s’offre librement, avec toute sa spontanéité et défie ouvertement notre compréhension. Elle cherche non pas à nous contrôler, mais à nous présenter une expérience que nous sommes libres d’accepter ou de refuser. Au contraire des fantaisies promulguées par les médias, elle ne déforme ni ne demande rien. L’intimité et la liberté marchent main dans la main. Elles sont intimement liées par une vérité commune, une perspective unique de la réalité. Nos émotions méritent le meilleur du meilleur et c’est dans ces moments d’intimité quelles effleurent ce qu’il y a de plus précieux. 

L’intimité et la liberté marchent main en main, intimement liées par une vérité commune, une perspective unique de la réalité

L’intimité n’est pas étrangère à de nombreux périls et notamment à celui par lequel notre discernement s’éveille alors au point de savoir ce qui ne parvient plus à en être digne. Après avoir pris conscience de sa présence, seul un fou se contenterait de moins. Seul le naïf affirmerait lui avoir trouvé un substitut. Dans notre recherche de l’intimité, nous nous exposons à la lame acérée de la déception répétitive. Pourtant notre soif recèle une persistance stoïque qui nous pousse à poursuivre notre quête. Elle n’est pas plus faite pour les cœurs timides que pour le cynique né de la désillusion ou pour ceux qui se sont habitués à se fier à l’autorité. C’est une quête personnelle, dans laquelle nous sommes les seuls arbitres de notre expérience. S’attendre à moins équivaudrait à se contenter de bien peu alors que tant de choses revendiquent le besoin d’être ressenties, vues, entendues. 

L'intimité est intrinsèquement unique. Tous les baisers sont différents, tous les couchers de soleil aussi et aucun écho de bonté à peine perceptible soit-il n’est jamais tout à fait le même. Et pourtant le paradoxe demeure : malgré ses multiples facettes, notre réaction vibre au plus profond de nos cordes sensibles. Quand l’intimité nous émeut, nous savons que nous sommes en présence de quelque chose d’unique, capable de remplir de larmes nos yeux et de réduire tout le reste à l’état d’arrière-plan flou, d’apparente insignifiance. Peu importe la manière dont nous frappe l’intimité. Elle résiste à nos tentatives d’en prédire l’occurrence. Tout ce que nous pouvons espérer, c’est que notre réponse soit à la hauteur de son apparition et de rendre hommage à sa réalité. 

Dans le schéma ordinaire de notre vie, nous cherchons habituellement la sécurité, les sons qui lancent et interrompent les rythmes du quotidien. Il n’est pas anormal d’être stimulé par la notion d’intimité, de la rechercher. Mais souvent, la rudesse et l’étrangeté de son occurrence nous choquent et nous forcent, comme un aimant, à en observer le pouvoir perturbateur. Elle possède la faculté étrange de nous jeter, sans préavis, dans une nouvelle orbite d’émotions dans laquelle nous cherchons vainement les points d’ancrage qui nous rattachent au familier. Nous pouvons tenter d’expliquer nos émotions, pour finalement manquer de l’éloquence susceptible de leur rendre justice au moyen d’un discours maladroit et mal réfléchi. L’intimité est ainsi... elle nous plonge dans des eaux profondes et se réjouit de nos efforts pour en saisir toute la réalité. 

L’intimité ne s’épanouit pleinement que dans les limites de sa liberté. Peu importe la forme qu’elle prend, ou son expression. Elle ne se complaît ni dans l’enfermement ni dans les règles ou les attentes de la société. Tout comme l’arc-en-ciel maintient son insaisissabilité, l’intimité déroute notre curiosité. Elle n'obéit qu’à sa propre loi et n’exige de notre part que nous la respections et en apprécions l’existence. Mais la liberté se paye. Elle exige que nous nous abandonnions à sa présence, sous peine de ne plus en ressentir la vitalité. L’intimité sans liberté d’action n’est qu’une imitation sans valeur. Elle force l’acteur et l’observateur à briser les chaînes du conditionnement social et à en accepter les contradictions. 

L’intimité ne s’épanouit pleinement que dans les limites de sa liberté.

Franchir le Rubicon pour dépasser les frontières de notre perception ordinaire demande le courage de s’écarter de nos croyances établies, de s’aventurer au-delà de notre compréhension immédiate. L’intimité se perçoit souvent à la lisière du fonctionnement normal, du comportement acceptable, de ce que nous comprenons facilement. Elle crée un lieu, voire une voie qui sort de nulle part et va vers l’inconnu. L’imaginer autrement lorsque nous traitons des émotions rarement ressenties équivaut à s’abandonner à l’illusion. En effet c’est précisément dans son appel, dans son altérité que nous apprenons à en discerner les éléments, à reconnaître qu’elle nous interpelle non pas comme un adversaire, mais comme un allié. 

L’intimité exige que nous suspendions nos croyances antérieures pour en éprouver la vérité fondamentale... après tout, qu’y a-t-il au-delà de l’intimité ? Notre curiosité nous pousse-t-elle à aller plus loin dans l’inconnu ? Ou avons-nous atteint le socle sur lequel se définissent les limites de nos émotions ? Difficile à savoir voire peut-être encore plus difficile à accepter. La profondeur des émotions de certains les inspire à toujours aller plus loin. Pour d’autres, les limites sont par trop évidentes et les émotions manquent de constance. Nous ne faisons que tremper les orteils dans le courant. C’est suffisant. 

Et enfin, n’en concluons pas que les plaisirs de l’intimité sont réservés à une élite, tant il est évident qu’une multitude d’expériences intimes nous attendent tous. Vous en tenez les clés au creux de votre main... innocence, patience, spontanéité et volonté de s’abandonner à l’inconnu. La route est droite, le passage étroit, mais nous savons que nous allons dans le bon sens. 

© 2025 Nick Halpin