L’isolement

Traduit de l’anglais par Théodora Fenaux

Je suppose que c’est d’abord un point de vue personnel : je trouve que l’isolement me met mal à l’aise et m’effraie. Quand je me sens seul, ce sentiment pèse sur mes épaules telle une cape grise qui me fait frissonner et qui me sépare des personnes et des choses autour de moi. Je me sens vulnérable et parfois petit et exposé. Peu importe à quel point j’essaye de changer ce sentiment d’isolement, on dirait que le temps ralentit. Mais aussi, même si je sais que des gens m’entourent, l’isolement semble me retenir de vouloir me faire des amis. Souvent, je me sens bien plus seul dans une ville entourée de dizaines d’étrangers que lors d’une paisible promenade à la campagne. Et ensuite, peu importent les efforts que je fais pour chasser l’isolement, il me semble que je n’y arrive jamais.

Quand nous réfléchissons à notre capacité à souffrir, nous nous posons des questions sur les douleurs extrêmes auxquelles les individus sont parfois sujets. Et dans notre esprit nous ne voyons pas la personne qui supporte la douleur, mais une quantité de cette douleur mesurée à la hauteur de notre propre expérience. Il en est de même avec l’isolement. Car quand nous sommes témoins du chagrin de la mère dont l’enfant est mort des suites d’une maladie, ou la tristesse de l’amant abandonné, ou l’homme qui pleure la mort de son père, nous nous en tenons à la souffrance telle que nous pouvons l’imaginer. L’étendue de l’isolement de quelqu’un d’autre est réellement difficile à saisir.

Quel est l’effet de l’isolement ? Eh bien souvent il nous pousse à aller nous mêler aux autres, à avoir de la compagnie quand nous préférerions qu’il en soit autrement. On peut voir cela chez les jeunes gens, quand tout le monde pense qu’il faut sortir en groupe au lieu de s’occuper seul. On s’en aperçoit dans la manière dont certaines personnes rechignent à se livrer à une nouvelle activité sans un compagnon à leur côté. Quand certains sont souvent réticents à aller au cinéma seul, ou manger seul au restaurant. Même à Noël, qui est une période de tension dans certaines familles, on est souvent réticent à rester seul… mieux vaut se chamailler avec les membres de la famille que de rester en dehors du cercle familial ! Même si nous sommes une espèce grégaire, la majorité de nos relations superficielles avec les autres est en lien avec notre répugnance ou notre incapacité à être seul. Les relations amoureuses sont un autre exemple. Il est parfois difficile pour une personne d’instaurer l’espace personnel qu’elle désire dans une relation intime, le temps dont chaque partenaire a besoin pour être seul – pas se sentir seul, mais profiter des activités qui requièrent la solitude. C’est particulièrement difficile pour des parents occupés d’instaurer cet espace, en luttant contre l’idée commune que chercher cet espace est en réalité assez égoïste.

La solitude est très différente de l’isolement. Il y a de la douceur et une sorte de satisfaction discrète dans la solitude qui nous permet de nous immerger dans une large gamme d’activités, telles que lire, écouter de la musique, peindre, faire de la randonnée et de nombreux autres passe-temps. Il semble s’agir d’un besoin élémentaire de paix et d’harmonie. Cela nous permet de faire appel à nos sources d’inspiration et de créativité.

La peur de se sentir seul est l’un des éléments clés qui lient les individus ensemble.

La peur de se sentir seul est l’un des éléments clés qui lient les individus ensemble. C’est particulièrement évident quand un couple commence à vouloir se séparer. C’est la peur de se sentir seul qui nous empêche souvent d’être honnête, qui fait obstacle à ce qu’un partenaire dise « ça ne marche pas, je ne veux plus être avec toi ». Et souvent, parce que notre vie émotionnelle est teintée de mélodrame – par une tendance à voir les choses en noir et blanc, de manière extrême – nous craignons l’isolement qui s’ensuit, pensant qu’elle pourrait être vive et vraiment insupportable.

Nous sommes tous seuls dans une plus ou moins grande mesure… Et pourtant, combien de fois avons-nous entendu le commentaire suivant : « oh, c’est une personne assez solitaire », comme si nous définissions un état qui a valeur d’explication et de prédiction. Et combien de fois est-ce une manière de stigmatiser une personne, et de la rabaisser ? Aucun d’entre nous ne veut faire l’expérience de toute l’étendue de ce sentiment, l’étendue jusqu’à laquelle chacun d’entre nous possède une existence unique, et finalement, privée. Nous sommes tous conscients que certains aspects de nous-mêmes ne sont pas appréciables, acceptés ou compris par d’autres. Beaucoup d’entre nous nourrissons d’occasionnels fantasmes, selon lesquels certains de nos besoins sont comblés d’une manière que la réalité ne permet pas. Ils nous donnent la mesure de notre isolement, nous montrent à quel point nous sommes incapables, ou ne souhaitons pas, partager complètement notre existence avec ceux qui nous entourent.

Souvent l’étendue de ce sentiment n’est évidente que rétrospectivement, quand nous sommes capables – du point de vue privilégié d’une relation satisfaisante – de regarder nos précédentes relations et de nous apercevoir à quel point elles étaient restrictives. Avec du recul nous voyons à quel point notre monde émotionnel était relativement appauvri et solitaire comparé à ce qu’il est devenu… Mais n’oublions pas : à ce moment-là nous n’avions pas conscience de ce qu’il manquait à notre régime, en quelque sorte.

Notre environnement a le pouvoir de renforcer ce sentiment. Un exemple est la publicité. Que promet la publicité ? Le pouvoir, le statut social, oui, mais plus que cela, un sentiment de « bien-être »… achetez cela et vous vous sentirez mieux, plus heureux, plus sûr de vous et, encore mieux, moins solitaire. Vous rejoindrez un groupe exclusif. Dans la publicité, il s’agit de vous faire sentir que sans ces chaussures, ce shampoing, cette voiture, ces vacances, ces habits, etc. vous ne vous sentirez pas comme faisant partie du monde qui vous entoure… Vous aurez l’impression d’être exclu. Que si vous n’achetez pas ou ne pouvez pas acheter un produit alors vous êtes en dehors du cercle magique. La publicité se préoccupe de l’enfant en nous qui veut être intégré, qui veut faire partie de ce qu’il se passe… Il suffit de voir le nombre de personnes avides d’acheter des vêtements de grande marque pour s’apercevoir du puissant effet que de tels insignes peuvent avoir sur leurs propriétaires.

Quand nous nous sentons seuls, nous perdons ce sentiment de ce qui nous est dû, ce sentiment d’appartenance, ce sentiment de pouvoir accéder aux bénéfices qu’une relation confère automatiquement. Parfois, les individus essayent de réduire les vifs sentiments d’isolement et d’abandon en se laissant aller à des achats compulsifs, comme si la possession d’un objet matériel pouvait dissiper les douleurs internes. Donc l’isolement n’est pas une chose simple, si ce n’est dans sa puissante dynamique… elle a de nombreux niveaux, dans la manière dont nous interprétons notre perte et notre abandon, et dont ces derniers sont fortement renforcés par notre environnement social.

Faire confiance aux autres requiert du courage moral, prend du temps et peut comprendre des revers et des difficultés en chemin.

L’isolement est un peu comme s’asseoir sur une colline et regarder au loin, mais sans vraiment voir grand-chose… car une brume floute les formes à l’horizon. L’isolement est une émotion si puissante, si primaire et en si grand désaccord avec notre sentiment de bien-être émotionnel, qu’elle déforme tout autour de ce dernier, et nous rend inattentif et aveugle aux sources de soutien et de réconfort qui se trouvent probablement à portée de main. C’est aussi un peu comme regarder une table au loin – hors de portée et recouverte de délicieuse nourriture – et sentir que la faim pourrait nous faire ingurgiter tout ce que l’on voit, en oubliant qu’il n’est pas nécessaire de tant manger pour satisfaire son appétit… Quand nous sommes seuls nous n’avons en réalité pas besoin de beaucoup de compagnie pour faire disparaître cette émotion. C’est pourquoi les animaux de compagnie jouent un rôle si important dans nos vies ; pourtant ce sentiment peut être si insistant qu’il semble que nos vies aient besoin de changer du tout au tout pour que nos émotions soient différentes.

Une autre manière de regarder l’isolement est de retourner l’émotion de haut en bas et de nous demander, qu’est-ce que cela ferait de ne pas se sentir seul ainsi ? Que dois-je changer à propos de moi ? Eh bien, pour commencer il peut s’agir de plusieurs attitudes : vous pourriez partager plus de votre vie et être plus généreux dans l’expression de vos émotions, de vos joies, de vos peines, être plus ouvert aux besoins des autres et plus libre de votre temps et de vos efforts. Faire confiance aux autres requiert du courage moral, prend du temps et peut comprendre des revers et des difficultés en chemin.

Une autre manière de voir l’isolement est de nous demander quel rapport nous avons avec une autre personne qui se sent vraiment seule ?

L’opposé de se sentir seul n’est pas nécessairement d’avoir quelqu’un dans notre vie ; il s’agit plutôt de faire l’expérience de ces sentiments d’ouverture, de révélation de soi et d’acceptation, qui permettent à de bonnes relations d’exister. En réalité, avant de pouvoir envisager de maintenir des relations profondes et significatives nous devons avoir confiance dans l’expression et l’expérience de nos émotions de manière modeste mais efficace. Nous sommes souvent seuls, non parce que nous n’avons pas le bon partenaire, mais peut-être parce que nous avons réussi à nous séparer des autres, et avons perdu confiance dans notre capacité à nous lier de manière simple mais significative au monde qui nous entoure.

Une autre manière de voir l’isolement est de nous demander quel rapport nous avons avec une autre personne qui se sent vraiment seule ? C’est en partie une question de comprendre et d’accepter, mais aussi d’établir le degré nécessaire de confiance pour briser les barrières et permettre à cette personne de s’ouvrir et de commencer à réagir, de l’aider à s’apercevoir que créer une relation – même une relation petite et bon enfant – ne va pas forcément impliquer de la souffrance et de la déception. Bien souvent notre isolement est une prison que nous fabriquons nous-mêmes, dans laquelle nous considérons comme acquis que les murs sont épais et s’étendent jusqu’au ciel. Ce sont des prisons émotionnelles, scellées par toutes sortes d’idées fausses, qui font du monde qui nous entoure une jungle sans clairière et remplie d’obstacles.

Malgré les souffrances et frustrations de la vie, une relation aimante, chaleureuse et intime est ce que la plupart d’entre nous souhaite pour soi-même et pour les autres. Et dans ce genre de relation nous voyons un épanouissement particulièrement riche de notre humanité. Une bonne relation nous permet d’explorer et de faire l’expérience d’une grande variété d’émotions. Il manque quelque chose à un être humain qui n’a jamais aimé, jamais haï, jamais pleuré la perte de quelqu’un ou ne s’est jamais senti seul. La gamme et la profondeur de nos émotions sont la mesure de notre humanité. Quand nous nous sentons intensément seuls, nous sommes plus humains et plus vulnérables que jamais. La longueur de l’ombre que l’isolement laisse sur nos vies est souvent une indication de toutes les autres émotions que nous sommes capables de ressentir et de partager avec les autres, si nous en avons la chance.

L’isolement peut exister au sein d’une grande angoisse, dans les profonds replis de notre cœur, et nous désespérons parfois de trouver un moyen de changer nos émotions. Pourtant avec de la détermination nous pouvons doter la plupart de nos espoirs et de nos souhaits d’une forte dose de réalité. L’isolement dure rarement, et sa durée dépend autant de nos souhaits et du chemin que prennent nos convictions que de la nature changeante des circonstances. Ce serait une lubie capricieuse de rêver d’un monde sans isolement car ce serait nier l’existence de toutes ces expériences qui nous aident à apprécier la valeur de ceux que nous aimons et chérissons. Notre connaissance du froid nous donne la mesure de la chaleur. Il est  de même avec l’isolement et la main de l’amitié.

 

© 2009 Nick Halpin

Revised 2015