La Réalité

Traduit de l’anglais par Théodora Fenaux

La réalité est le socle de l’existence, et elle est d’une importance capitale pour mettre au défi notre compréhension de la vie. Différentes cultures, sociétés et groupes créent souvent leur propre version de la réalité, mise en évidence dans les valeurs et le comportement de leurs membres. À côté de ces interprétations partagées se trouve une compréhension personnelle de la vie fondée sur l’intégrité et l’acceptation de nos émotions. C’est cette double conscience qui nous permet de conserver notre humanité et d’évoluer.

Le changement, la créativité et l’influence sont les caractéristiques et dynamiques fondamentales qui façonnent la réalité.

Pour certains, la réalité telle qu’elle est définie par la société est tout ce qui compte. C’est avec cette version que l’individu traite ses affaires et est encouragé à entretenir certaines croyances, opinions ou connaissances tangibles qui donnent de la valeur à sa vie. En d’autres termes, l’individu est immergé dans une réalité créée par la société et qu’il ou elle accepte comme authentique. Elle est comprise principalement en termes cognitifs, et le processus formateur de l’éducation joue un rôle important dans l’interprétation de ce qui est reconnu comme vrai et vérifiable. La prise de décision rationnelle et la compréhension pragmatique du système de cause à effet sont considérées comme essentiels si l’individu se destine à prendre le chemin de la réussite tout au long de sa vie. La réalité telle qu’elle est approuvée par la société est une perspective bien définie, dont l’autorité est souvent étayée par une narration historique, des célébrations rituelles et des origines mythologiques.

Quelques sociétés totalitaires ont des perspectives étroites et des visions extrêmement normatives ; d’autres autorisent l’individu à être plus autonome. Pour survivre, dans quelque culture que ce soit, il ou elle doit avoir une compréhension basique de la manière dont cette culture fonctionne et de la réalité qu’elle a créée. Les limites et les contradictions sont rarement relevées, le consensus étant qu’il n’y a pas d’alternative et que toute forme de protestation serait considérée comme stupide. Un problème que rencontrent fréquemment les artistes, scientifiques et tant d’autres alors qu’ils cherchent à étendre les limites de leurs travaux et de notre perception de la réalité.

Notre compréhension de la réalité est en évolution. Au cours des siècles derniers, la base de notre savoir a connu une progression exponentielle, ce qui nous a conduit à une notion plus aiguë du potentiel illimité des découvertes. Les efforts de la communauté artistique ont essayé d’éveiller en nous l’enthousiasme lié aux créations nouvelles et provocatrices. De la même manière, la recherche scientifique est plus que jamais en marche.

Certains aspects de la réalité peuvent être des sujets de discorde houleux, tels que le réchauffement climatique, notre capacité à nourrir une population en constante augmentation, et à quel point nos ressources sont cruellement compromises par la surexploitation et la pollution. L’observation scientifique précise a mis un terme à la notion que notre habitat est relativement stable. Nous ne pouvons rien considérer comme acquis. Notre compréhension commune de la réalité est remise en cause d’une manière plus radicale que jamais auparavant.

Le changement, la créativité et l’influence sont les caractéristiques et dynamiques fondamentales qui façonnent la réalité, et pourtant cette définition ne rend guère justice à la relation consciente que nous créons intuitivement avec elle. Le changement est bien sûr évident dans notre vie de tous les jours, de la même manière que la créativité facilite l’extraordinaire variété de cultures répandues tout autour de la planète. Les influences réciproques qui façonnent la réalité du niveau microscopique de la physique quantique à la vision d’ensemble de l’attraction gravitationnelle ont produit un réseau dense, au sein duquel nous savons dorénavant que les causes et les effets offrent tout au plus une explication partielle.

Pour comprendre la réalité telle qu’elle est perçue par nos émotions, nous devons nous soumettre et nous abandonner à leur autorité.

À côté de la réalité sociale et littérale à laquelle nous devons tous souscrire, si nous souhaitons que nos vies partagent un but commun, se trouve la réalité personnelle de nos émotions. Ce sens individuel de la réalité, multiplié par plusieurs milliards d’individus, est fondé principalement sur notre réponse émotionnelle à l’existence. On peut la décrire comme une conscience, notre notion immédiate et instinctive d’être en vie. C’est un lien émotionnel avec la réalité qui opère à un niveau où la pensée rationnelle est secondaire. Par exemple, notre réaction face à un magnifique coucher de soleil est immédiate et peut requérir un temps de réflexion avant que nous ne trouvions les mots pour décrire cette expérience. L’appréciation cognitive suit l’affective, et perd parfois une partie de l’immédiateté et de la spontanéité du lien d’origine au cours de la recherche de l’expression, mais confirme toutefois à nous-mêmes et aux autres que nous sommes en contact avec le monde qui nous entoure.

Notre capacité à répondre à la réalité est limitée. La manière dont nous nous y impliquons détermine le degré de l’immersion procurée par l’expérience. Certains ont une perception émotionnelle d’une grande amplitude, pénétrante et efficace ; d’autres sont moins impliqués, ont un lien moins fort avec la réalité et demeurent plus détachés, leurs réponses émotionnelles plus modérées. La perception émotionnelle peut nous éloigner des réponses conventionnelles et ouvrir la voie à une situation où nous nous sentons mis à nu et incertains des réactions des autres. Dans notre abandon au pouvoir des émotions, la spontanéité inattendue de nos réactions peut conduire les autres à remettre en question notre comportement. Nous vivons dans des sociétés où le sentiment est attentivement surveillé afin d’y déceler les signes de réactions inhabituelles ou irrationnelles.

Pour comprendre la réalité telle qu’elle est perçue par nos émotions, nous devons nous soumettre et nous abandonner à leur autorité. Cette réalité ne peut être façonnée selon notre préférence ou facilement placée sous notre contrôle. Les traits d’humilité, de patience et d’acceptation apaisent l’activité de notre conscience, mais les émotions sont rarement sans conséquences imprévisibles. Par exemple, tomber amoureux implique une disposition à nous abandonner à nos émotions, pour accepter la direction qu’elles prennent et les suivre là où elles nous mènent, nous conduisant parfois à nous éloigner de notre aire de confort et embrasser un futur incertain.

La réalité a pour effet d’encourager différemment notre capacité à percevoir, nous conduisant alors à réagir, traiter et intégrer nos émotions de manière variée. L’enfant perçoit habituellement la réalité à travers une fenêtre soutenue et conditionnée par le point de vue de sa famille ; la réaction, le traitement et l’intégration sont souvent restreints par les valeurs, les attitudes et les angoisses qui demeurent implicites, peut-être inconscientes et rarement énoncées. À l’inverse, la capacité de perception de l’adolescent, alors que son identité devient un sujet d’une importance primordiale, est souvent plus profonde, plus fine et plus passionnée. Elle inclut une vue d’ensemble, tandis que les pressions de l’individualité établie prennent le dessus et que la lutte pour l’indépendance est menée avec ténacité. Finalement, pour l’adulte la perception de la réalité est généralement d’une plus grande ampleur et peut inclure un engagement plus profond à faire le bien d’autrui, une approche plus généreuse vis-à-vis de la réalité dont les demandes peuvent sembler accablantes quand la famille, les amis et la société font connaître leurs besoins.

Fréquemment, nous rencontrons un obstacle qui empêche ou inhibe l’expression de notre réalité. Sa nature varie. Il est commun de l’aborder d’un point de vue éprouvé sans s’arrêter pour réfléchir et nous demander si nous ne pourrions pas utiliser une perspective différente. Nous sommes des créatures de l’habitude. Mais un tel obstacle pourrait également être perçu comme un défi, une opportunité de voir si nous pourrions arriver à une meilleure réponse, fondée sur une perspective plus englobante. Comment faisons-nous cela ? Nous prenons du recul et passons d’un état de perception à un autre. Nous en avons trois : « innocente », « passionnelle » et « généreuse », toutes accessibles et chacune procurant une perspective nouvelle. La flexibilité est importante. En oscillant entre ces états nous circonscrivons l’obstacle et le voyons de différentes manières jusqu’à ce que nous atteignions une solution intégrée.

Prenons pour exemple quand nous prévoyons de nous occuper de certaines tâches ménagères inachevées. Nous nous rappelons soudain que nous devons rendre visite à un membre de notre famille. Nous nous sentons coincés. Les corvées ont pris une importance considérable. Notre frustration nous pousse à nous sentir stressés. Y a-t-il une solution ? Nous essayons de passer de notre désir de finir les tâches ménagères à un autre état de perception. Nous prenons du recul et nous rappelons les bons moments passés étant enfant avec ce parent. Nous nous rendons compte maintenant qu’il ne nous coûtera rien d’agir de manière généreuse, et de mettre les corvées de côté jusqu’à un autre jour. Le fait de prendre du recul, de réfléchir aux différentes options et de prendre une décision plus intégrée a été grandement facilité en considérant la situation d’ensemble.

La clé d’un tel exercice est la volonté d’osciller entre ces états de perception, et la confiance d’accepter que la bonne réponse est parfois visible uniquement une fois que nous avons fait cela. Avec de la pratique, alors que nous passons d’un état à l’autre, nous apprenons comment gérer au mieux les obstacles. Tandis que nous regardons la réalité d’un œil neuf et la reformulons, la confiance que nous avons en notre perception augmente. Une fois que l’obstacle est décrypté depuis plusieurs points de vues nous faisons face à un problème éthique : quel type de décision devrions-nous prendre ? Puisque l’obstacle nous a obligé à déployer toute notre capacité de perception pour arriver à une solution, l’éthique du choix est désormais plus simple, fondée non plus sur un point de vue partial mais sur la totalité de notre perception. En faisant cela, nous avons déterminé la nature de notre réalité personnelle à son étendue optimale et nous sommes arrivés à la meilleure réponse possible. Il faut noter qu’en abandonnant notre réaction instinctive et en cherchant une solution plus complète et plus adaptée aux problèmes impliqués, il est possible que nous trouvions que l’issue éthique est difficile. Elle peut nous emporter hors de notre aire de confort et nous demander d’adopter une position consciente alors qu’auparavant aucune n’avait été envisagée.

La perception émotionnelle de la réalité réside au cœur de l’humanité. Elle engendre des vies palpitantes, éprouvantes et épanouissantes.

La perception émotionnelle de la réalité réside au cœur de l’humanité. Elle engendre des vies palpitantes, éprouvantes et épanouissantes. Il suffit de considérer le travail du scientifique, de l’écrivain, du poète, de l’artiste ou même de n’importe qui dont l’intuition et la notion individuelle de la réalité cherche à s’exprimer, pour que nous appréciions son potentiel et une vision plus complète de la vie. Dans notre abandon à une version personnelle de la réalité réside également une responsabilité de s’assurer que son existence est protégée, démontrée et définie avec soin. À tout moment il nous incombe de reconnaître que la perception personnelle fonctionne mieux quand elle est modérée par une notion des valeurs éthiques et une détermination qu’elle s’exprime avec élégance et sensibilité.

La réalité ne doit pas être confondue avec des techniques illusoires. Comme il advient quand chaque tentative d’étonner les imprudents et les innocents engendre pléthore d’images et d’artefacts dont le seul but est d’amuser, distraire et exploiter. La réalité est trop importante pour de telles gesticulations. Elle est dans son essence le lien de premier choix avec notre vision de l’existence, et aucune ruse ne devrait nous persuader du contraire. Nous sommes entourés de la nouveauté de la réalité virtuelle, des messages subliminaux de l’industrie de la publicité et du rôle extrêmement puissant des médias, qui cherchent à nous inculquer des versions de la réalité certes convaincantes mais souvent dénuées de mérite. Une forme saine de scepticisme nous procure un précieux pouvoir de rectification. Nous devrions également trouver un équilibre entre la réalité de la vie sociale construite avec soin et le lien profond accessible à chacun d’entre nous à travers nos émotions. Ces deux versions de la réalité ont beaucoup à nous apprendre.

 

© 2015 Nick Halpin