Les relations

Traduit de l’anglais par Jean-Pierre Lichtlé
London Translation Services

Les relations sont la base de notre réalité, aussi bien dans les échanges éphémères, réciproques, que dans le cadre des rythmes plus profonds de nos liens de longue date. Elles nous attachent à des émotions dont l’existence alimente le familier comme l’inattendu. Sans ses liens, nous nous recroquevillerions sur nous-mêmes dans une interminable solitude sans partage. Ses liens sont aussi porteurs de la promesse de l’intimité. Pour faire honneur à nos relations, il nous serait utile de jauger perpétuellement l’intégrité et la vérité qui sont en nous. Un sentiment de conflit plus ou moins violent agit inévitablement sur le pendule de nos affections, lequel peut osciller au point d’être déstabilisant et difficile à contenir. Quoi qu’il en soit, suivre attentivement son balancement nous permet d’éviter ces moments de réaction, où hâte et impatience prennent l’ascendant sur une attitude plus modérée. 

Attendre de nos relations qu’elles soient conformes à la voie étroite de l’ordre social, c’est alimenter les illusions de l’enfance, période pendant laquelle les schémas prévisibles de l’autorité adulte dominent notre horizon et où la conformité de nos réactions est soumise à sa vigilance. Les relations doivent respirer la liberté grâce à laquelle notre identité peut s’exprimer sans entrave, libre du poids des conventions, ouverte à ce qui est nouveau et stimulant. S’entourer de craintes, perché sur un mur qui s’effrite à notre insu ; ne nous laisse qu’une vision floue du spectre de notre humanité, hors de portée et dépourvu de tout potentiel. Seule la liberté d’être nous-mêmes nous permet de trouver les clés de relations saines.

Chaque relation ouvre les portes d’une compréhension plus avancée, plus profonde, pour discerner ce qui autrement resterait caché, ignoré. Nous ouvrir à autrui, c’est dilater notre vulnérabilité aux abus et aux malaises. Faire ce pas en avant demande du courage. Celui de s’aventurer dans des eaux inexplorées sans en connaître la profondeur. 

Aucune relation n’est immune à la tristesse de la perte et de la trahison, dont les effets sont dévastateurs et que couronne si souvent une finalité sans compromis. S’imaginer que l’expression bien connue « je ne t’ai jamais promis un jardin de roses » n’est qu’une notion fictive revient à courtiser les illusions de ceux pour lesquels la naïveté est l’apanage des jeunes qui n’ont pas encore découvert les voyages. Le passage du temps inclut inévitablement maints exemples de ce genre d’inversions, de déceptions qui souvent nous prennent par surprise. Et pourtant, c’est dans la lutte brutale à laquelle nous sommes confrontés au cours de tels événements, que notre résilience prend le dessus et nous surprend par son apparition inattendue. 

Les relations doivent respirer la liberté grâce à laquelle notre identité peut s’exprimer sans entrave

La clé des relations réalistes est le discernement, surtout dans la reconnaissance de ceux qui promettent énormément pour n’accomplir que très peu. À une époque où les illusions foisonnent et les moyens de les réaliser sont tellement accessibles, le fait que nos premiers tâtonnements pour établir un terrain sur lequel nous pouvons nous engager avec assurance s’avèrent maladroits et difficiles à maintenir, n’a rien de surprenant. Peu importe où s’orientent nos premières affections, tant elles sont toutes vouées à l’effet de balançoire associé à l’entrée en territoire inconnu. Le passage des années peut faire de nous des êtres plus adroits, plus perspicaces voire plus tolérants. Pourtant le souvenir de la manière dont nos premiers besoins, de nos premiers désirs, tendus, enchevêtrés les uns dans les autres, nous rappelle que les relations doivent être gérées par un cœur tendre qui parle aux autres comme nous souhaiterions qu’ils nous parlent eux-mêmes. 

La question du discernement prend de l’ampleur avec l’attention et le souhait de choisir avec sagesse. Elle requiert du temps et suffisamment d’énergie pour faire la distinction entre ce qui s’exécute franchement et le « va-vite » qui donne l’apparence de suffire, mais s’avère rapidement ne valoir que peu de chose. Elle résiste aux caprices du temps et finit par prouver sa valeur, témoignage du besoin et non plus du désir, lorsque tout a été dépouillé jusqu’à la moelle pour ne laisser que le goût du trop peu. Mais que nous soyons sûrs de notre choix ou pas, il n’aura que peu d’importance le jour où nos relations retrouveront le sens d’anciens souhaits, enfouis et oubliés depuis belle lurette. Pour finir, notons qu’un cœur perspicace qui sépare le bon grain de l’ivraie n’a jamais tâche finie. Il reste aussi actif que le regard du promeneur en forêt qui, ébloui, admire les couleurs de l’automne. 

Dire que l’on connaît bien quelqu’un n’est qu’une autre façon de décrire le contour d’un personnage esquissé avec la maîtrise totale de l’art de l’acteur sur scène. Ce genre de conviction se prête à la contradiction de ceux qui, eux aussi, sont persuadés d’avoir compris ce qu’ils voient. Mais alors, sommes-nous tous des joyaux aux multiples facettes dont les reflets constituent un tout ou les vérités à propos d’une personne se trouvent-elles ailleurs ? Le biographe assidu nous encourage à croire en la première proposition, comme preuve d’une réponse cohérente au monde. Mais en fait, ce que représente le travail de la mémoire est souvent différent de la réalité d’une personne qui a résisté aux tourments ordinaires de la vie, pour finalement succomber au stress. Les moments de conflit, où nous constatons la manière dont les émotions se traduisent en comportements, nous permettent vraiment d’apprécier les autres à leur juste valeur. À chaque occurrence, un comportement calme et familier peut se transformer en un clin d’œil. La face cachée apparaît brièvement, disproportionnée dans sa réaction et sans le moindre semblant de retenue. Et pourtant, s’il on tient vraiment à affirmer connaître quelqu’un, une image plus complète se dessine dans ces moments-là. 

Mais comment concilier les deux ? D’autres aspects toujours enfouis jusqu’à présent attendent-ils aussi patiemment dans les coulisses ? Peut-être sommes-nous les seuls, individuellement, à être conscients de notre nature changeante, cachée dans des replis dits secrets et profondément personnels. Cependant quelle qu’en soit la raison, nous continuons à ponctuer nos relations de jugements hâtifs, persuadés d’être bons juges et de pouvoir en extraire une interprétation précise. 

Cela n’a évidemment rien à voir avec l’expérience dont les parents, témoins de l’adolescence houleuse d’une progéniture dont l’identité peine à émerger, doivent faire les frais. Sortant à peine des eaux calmes de l’enfance, la nouvelle identité proclamée avec véhémence sous leur toit les frappe souvent avec brutalité. Le caractère incomplet de notre perception est une évidence facile à ignorer. Et pourtant, en être conscient nous permet souvent de donner le meilleur de nous-même. Elle défie les tribunaux qui exigent que toute l’histoire leur soit révélée. Elle ne peut habituellement qu’orienter vers un for intérieur situé au-delà d’efforts immédiats. Mieux vaut par conséquent admettre que notre compréhension de l’autre ne dépassera jamais le stade de travail en cours d’achèvement. 

Les moments de conflit nous permettent vraiment d’apprecier les autres a leur juste valeur

Les relations racontent toujours une histoire, dont la plus intéressante relate la manière dont une personne traite les obstacles inévitablement rencontrés. Éloignés de l’épanouissement insouciant de la jeunesse, nous sommes confrontés précisément aux situations révélatrices de ce qui se trouve sous la surface. Nous perturber nous-mêmes et perturber la vie de ceux dont le destin croise le nôtre porte en eux l’espoir de restaurer un degré de normalité précédent. Mais qu’il s’agisse d’un accident de la route imprévisible, d’une tumeur insoupçonnée ou de la présence inattendue d’un être qui fait vibrer notre corde sensible... tous comme tant d’autres occurrences ont le pouvoir de soumettre nos vies à une pression indicible. Elles nous forcent à divulguer ce qui motive nos perspectives, pour ensuite révéler à quel point elles peuvent nous plier à leur volonté. Quand les obstacles apparaissent dans notre champ de vision, mieux vaut surtout s’interroger sur les ressources internes dans lesquelles nous devrons puiser ou dont nous manquons pour faire face au problème anticipé. Dans chaque relation nous sommes des chercheurs qui testent la charge pour en mesurer les effets et, au besoin, y trouver une forme de résilience. 

Leur longévité relative est l’un des aspects les plus surprenants des relations. Pour certains, que nous décririons comme des adeptes des relations durables, les limites semblent peu évidentes alors que pour ceux qui recherchent l’intensité des relations éphémères d’autres facteurs entrent en jeu. À l’instar de ce qui peut être observé chez les animaux, une telle disparité existe aussi chez les humains. Elle s’exprime autant sous l’effet de la curiosité que par un besoin de sécurité. Pour ceux qui se lancent dans un voyage à plus long terme, toutes sortes de promesses s’imposent pour négocier le changement et l’imprévu. Poussés vers des horizons encore inexplorés et potentiellement riches en possibilités, ceux qui supportent mieux l’excitation et le stress sont fortement attirés par l’idée de nouvelles relations. Les adeptes des relations éphémères peuvent paraître superficiels, mais la liberté d’explorer reste un prix fortement convoité. Quoi qu’il en soit, dans ces deux types de relations la question reste entière : comment répondre à l’appel du cœur ? 

On accorde souvent peu d’attention à la patience, comme si elle était sans conséquence. Et pourtant, si la relation doit s’épanouir, la patience, est souvent la clé de voûte de l’édifice entre deux êtres, l’élément essentiel pour affronter les tempêtes et les déceptions. Le moyen pour l’un comme pour l’autre de savoir que le temps résout presque tout. Peu importe la façon dont elle est exprimée, à partir du moment où chaque protagoniste sait que l’autre maîtrise parfaitement l’art d’être patient. Certains en disposent en immenses réserves alors que chez d’autres, elle est malheureusement lacunaire. 

En théorie, nos relations ne se limitent pas en nombre. Dans la pratique toutefois, notre cercle reste pratiquement constant tant le nombre de recrues reste relativement faible par rapport à un nombre important d’exclus néanmoins susceptibles, sait-on jamais, d’enrichir notre vie. Mais d’où vient cette résonance interpersonnelle ? Des profondeurs qui nous attirent instinctivement comme des havres prometteurs vers lesquels nous pouvons nous diriger en toute sécurité ? Il est indéniable que dans l’étendue de notre liberté, toutes sortes de surprises ponctuent notre parcours quand nous nous ouvrons aux autres. 

L’épanouissement harmonieux des relations demande du temps et de la délicatesse

Toute relation porte en elle la notion que la perte et l’adieu nous invitent à apprécier le fruit de nos découvertes, en vivant intensément, ouverts aussi bien au présent qu’à ce que l’avenir peut nous réserver. Se protéger de la perte équivaut à se couper le bout des ailes avant d’avoir pris son envol. En effet, c’est dans le miracle du vol que nous échangeons réellement avec l’autre, dans cette symphonie aérienne du cœur que joue la rencontre. 

Pour qu’une relation s’épanouisse, elle doit aussi impérativement éviter l’ennui de la routine, des conversations sans cœur et sans curiosité, des défis passés inaperçus. Dans notre quête de l’autre, amant et compagnon, dans le divertissement et les plaisirs partagés, nous repoussons les limites de notre vie pour y intégrer une foule de nouveautés et de passions. Notre zone de confort, tissu d’habitudes et d’excuses envers nous-mêmes, doit toutefois être remise en question pour ne pas gâcher ce que nous apprécions vraiment. 

L’heure est venue de revoir le proverbe « l’absence renforce les liens ». Un jardin oublié prospère-t-il sans attention ni entretien ? Il est tentant, dans un monde rythmé par les exigences du travail et l’obligation de l’exécuter de plus en plus rapidement, de croire que les relations peuvent se contenter du temps qui reste.... ce temps passé à récupérer, pour pouvoir repartir frais et dispos. Dans un tel climat, les relations souffrent. Elles se distinguent, par leur rythme, par leur cadence, du marché qui dans sa trépidation prétend nous vouloir du bien en nous accordant des pauses qui, bien trop souvent, ne tiennent pas leurs promesses. L’épanouissement harmonieux des relations demande du temps et de la délicatesse, ainsi qu’une certaine vigilance pour éviter que notre empressement ne fausse la vérité dont nous sommes conscients. Le recul nous permet de définir clairement les instants où nous avons écarté nos sentiments, alors qu’il aurait été si facile pour nous d’être plus accommodants. 

Nos offres d’amitié tiennent si souvent pour acquis l’effet de réciprocité. Pourtant les gestes désintéressés, qui n’attendent rien en retour sont de notre part les dons les plus purs et les catalyseurs les plus efficaces pour créer les meilleures relations possibles. Tout comme le corps humain s’épanouit sous l’effet d’une abondance d’éléments sains, ces derniers et tout particulièrement la chaleur et le sourire inattendu d’un inconnu, ont le même effet sur les relations. Permettre à nos sentiments de s’ouvrir librement à l’autre, c’est se donner les moyens d’éprouver ce qui reste souvent confiné aux remous plus discrets du familier. 

Enfin la liberté, celle qui naît du fait de pouvoir être soi-même dans une relation qui ne demande que notre présence et qui nous offre à la fois la connexion et la réalité d’une existence fidèle à la vérité, est essentielle. La liberté ne se compte pas comme les billes d’un abacus. C’est une passerelle d’accès à une meilleure compréhension du sens de notre vie, des étapes vers notre destination finale. Elle ne nous vient pas sans certains efforts. Elle nous oblige à renoncer à une grande part des choses que nous apprécions, malgré qu’elles soient dépourvues de valeur. C’est en elle que se jauge notre humanité, à mesure que s’approvisionnent des sentiments qui, souvent, dépassent les limites étroites de nos propres attentes.

© 2025 Nick Halpin